Comme la plupart des femmes, dans des circonstances identiques à celles-là, elle ne se déniait pas que le péril, pour être d'un autre genre, n'était pas moins grand pour elle que pour l'acteur principal; elle n'avait point pressenti les dangers auxquels l'exposait cette constance dans ses préoccupations. N'était-elle pas légitimée par la reconnaissance, par la sympathie qui s'attache aux victimes de l'oppression, et à laquelle le jeune gentilhomme avait des droits plus incontestables qu'aucun autre? Ainsi fortifiée par la pureté, par l'excellence de ses intentions, la sage Alexandra était absolument sans alarmes.

Quelques jours après elle eut à sortir. Au moment où elle passait devant le Kremlin elle entendit derrière elle un pas qui semblait se régler sur le sien. Son cœur commença de battre avec précipitation, sa respiration devint oppressée; elle ne s'était pas retournée, elle n'avait pas aperçu celui qui la suivait et elle l'avait reconnu. Cet acharnement à se rapprocher d'elle ne l'effraya pas, ce n'était point à elle qu'elle songeait; mais ce nouveau témoignage de l'insouciance avec laquelle le proscrit semblait décidé à continuer d'exposer sa liberté et peut-être sa vie, excita en elle un mouvement qui ressemblait de bien près à de la colère.

L'occasion de lui faire entendre la voix de la raison, de le décider à quitter sinon la Russie, du moins Moskow, était trop favorable pour qu'elle la laissât échapper. Comprenant qu'il ne fallait pas songer à lui adresser en plein air la mercuriale que lut inspirait sa charité, elle hâta sa marche et se dirigea vers Saint-Isaac en choisissant les rues les plus détournées. Au moment où elle pénétrait dans la nef, celui qui l'avait suivie, passant rapidement devant elle pour gagner l'ombre d'un pilier, elle fût certaine de ne pas s'être trompée. Il avait fait à sa sûreté la concession de s'envelopper d'une de ces pelisses de cuir que portent les Mougiks et dont le collet relevé lui cachait le bas du visage. Elle fut alors certaine que celui qui l'avait suivie était bien le jeune homme au sort duquel elle s'intéressait si vivement.

La piété d'Alexandra, comme celle de la plupart des femmes moscovites de sa condition, était fort minutieuse, pour ne pas dire très-étroite dans ses pratiques. C'était bien assez d'avoir été conduite dans le temple par les préoccupations les plus terrestres, c'eût été un bien autre péché si elle n'avait pas apporté à Dieu le tribut de sa première pensée. Elle se rappela fort à propos qu'elle s'était promis de brûler un cierge à l'autel de la Paganaïa, pour attirer ses bénédictions sur le voyage de Nicolas; au lieu d'un, elle en mit deux sur les crédences de fer qui entourent la sainte image; mais ce n'était pas en l'honneur de l'émancipation du pauvre serf, que le second de ces luminaires avait mission de se consumer. Ce soin religieux accompli, elle s'agenouilla dans un angle obscur de la chapelle et commença ses prières.

Si sincère que fut la ferveur avec laquelle Alexandra récitait ses oraisons, le chuchotement des voix de deux hommes qui venait de s'arrêter derrière elle parvint à l'en distraire. Aux premiers mots qu'ils prononcèrent, les lèvres de la jeune femme suspendirent leurs mouvements précipités; elle pâlit, elle écouta avidement.

--Et tu es sûr que c'est bien lui, Dmitri? disait l'un de ces hommes.

--Comme je suis sur que c'est la mère du Sauveur que nous avons là devant les yeux. Il a endossé une touloupe, par-dessus les vêtements bourgeois qu'il portait hier; mais maintenant que je l'ai dévisagé, l'archange Michel lui prêterait son uniforme que je le reconnaîtrais encore.

--Bien, je sais que tu es un fin limier, Dmitri. Et il n'est pas sorti de la Basilique?

--Non: le voyez-vous, là-bas, à genoux devant saint Joseph, auquel il demande sans doute la grâce de devenir plus malin que nous.

--Mais il me semble qu'il regarde bien souvent de notre côté, reprit le premier.