Nassr-ed-Din n'a plus que quelques jours à passer à Paris. Le départ du shah est fixé pour le 21 juillet. Celles des Parisiennes qui n'ont pu encore réussir à voir de près ce prince tant entouré de pierreries sont à deux doigts du désespoir. Chacune d'elles ressemble volontiers à cette petite reine de Saba qui ne voulait pas mourir avant d'avoir contemplé Salomon «dans toute sa gloire». On ne saurait imaginer combien elles dépensent de génie pour savoir où le visiteur portera ses pas cette semaine. «Verrai-je l'aigrette? Ne la verrai-je pas?» On les rencontre partout où se montre un Persan, au Jardin des Plantes, à la Bibliothèque, au parc de Monceau. «Monsieur le Persan, l'aigrette est-elle sortie aujourd'hui? Où peut-on la voir?» L'Iranien sourit, hoche la tête et répond: «Nous nous préparons à aller à Vienne.» Voilà tout ce que les plus jolies et les plus captieuses parviennent à en tirer.

Des fêtes, des promenades, des surprises, le shah en a eu assez. Il a vidé la coupe jusqu'à la dernière goutte. Il part, et c'est pour le mieux. Il faut, du reste, y mettre quelque diligence, car l'Exposition de Vienne tire à sa fin ou à peu près. Eh bien, savez-vous ce qui va se produire quand le voyageur sera arrivé dans la capitale de l'Autriche? C'est qu'il y retrouvera la capitale de la France, sous une autre forme. Les journaux de là-bas, des lettres de fraîche date, les échos qui nous parviennent racontent que le compartiment français est celui devant lequel on stationne le plus.

--Ils ont beau être vaincus, ils sont encore les premiers ici, aurait dit la princesse de Metternich assez haut pour être entendue.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à cette exposition allemande, nul ne nous conteste la place d'honneur. Un correspondant nous écrit à ce sujet:

«L'Amérique et l'Angleterre viennent après nous; l'Autriche et la Prusse n'occupent que le quatrième et le cinquième rang. Ah! si vous voyiez le nez que font les Prussiens!»

En tout, d'ailleurs, l'exhibition viennoise est inférieure à notre Exposition de 1867, il ne s'y trouve, au surplus, que peu de monde. Peut-être cela tient-il aux bruits de choléra, absolument faux, qu'on a fait courir; mais la population flottante et les visiteurs n'y excèdent pas 200,000 personnes. Diderot disait d'un millionnaire de son temps: «Tout ce que vous voudrez, mais il ne sait pas faire mousser les Grâces.» Le baron Schwartz, l'organisateur, n'a pas su donner assez d'importance aux détails de la mise en scène.

Rentrons à Paris. Un cordial ne serait pas un objet de luxe pour ceux qui ont la témérité d'aller voir le drame que fait jouer en ce moment M. Émile Zola, au théâtre de la Renaissance. Thérèse Raquin dépasse en hardiesses réalistes tout ce qu'on a vu jusqu'à ce jour. On voit là-dedans d'abominables petits bourgeois consommer toutes sortes de crimes entre deux parties de domino. La bêtise obtuse y domine; l'horrible y est décrit avec des raffinements inouïs. A tout instant, le spectateur, serré à la gorge par d'âcres émotions, se lève de sa place en criant qu'il manque d'air. Il y a surtout une scène où le portrait d'un mari, noyé récemment par sa femme, donne la chair de poule à tout l'orchestre. Le pire de la chose, c'est qu'il y ait du talent dans ce drame de M. Émile Zola, et même à une bonne dose; mais où allons-nous, bon Dieu, si cette manière de quintessencier l'horreur entre dans la poétique de l'avenir?

Je sais bien que nous avons déjà un peu passé par là. De 1830 à 1835, dans les temps romantiques, après la chute de Charles X, arrivèrent les novateurs. On remarquait parmi eux messieurs les lycanthropes. A la tête des lycanthropes brillait Petrus Borel, le bras droit de Théophile Gautier. Petrus Borel a écrit Champavert, et ce Champavert aura précédé Thérèse Raquin de quarante-deux ans. En ce temps-là, non plus, on ne ménageait pas la vérité à la société. Voyez donc, lisez et écoutez une des interpellations du citoyen Champavert:

Car la société n'est qu'un marais fétide

Dont le fond sans nul doute est seul pur et limpide,