Léon X hérita de l'attachement de son prédécesseur pour la Magliana, et chargea Raphaël d'achever la décoration de la chapelle. Raphaël y peignit, dans un des arcs de la nef, un Martyre de sainte Cécile, dont il ne subsiste plus que quelques morceaux, mais dont la composition nous a été conservée par une gravure de Marc-Antoine, et représenta, dans la voûte qui surmontait l'autel, le Père éternel bénissant le monde au milieu d'un groupe d'anges et de chérubins. C'est cette dernière fresque,--que reproduit aujourd'hui l'Illustration,--qui appartient désormais à la France.
Délaissée par les papes à partir du XVIIe siècle, la Magliana devint plus tard la propriété des religieuses de Sainte-Cécile, qui firent transporter la fresque sur toile pour l'engager au mont-de-piété, d'où elle revint dans une des salles d'entrée de la basilique de Sainte-Cécile; c'est là que M. Oudry la vit en 1869, et l'acheta pour la rapporter en France, on devine au prix de combien de difficultés.
Ce qui est étonnant, c'est que cette peinture, ainsi arrachée à sa destination première, plus promenée de demeures en demeures et de pays en pays, livrée parfois, dans les intervalles de toutes ces pérégrinations, à la main sacrilège d'ignorants restaurateurs, ait pu conserver encore, après tant de vicissitudes, ce caractère de grâce et de juvénile fraîcheur, personnel aux œuvres du maître.
La gravure ne peut rendre tout l'effet de ce limbe de forme ovale, de cette maudorla, foyer de lumière divine, à fond d'azur autrefois parsemé d'étoiles d'or, d'où se détache l'imposante figure du Père éternel, dont la main droite s'élève pour bénir le monde, qu'embrasse son regard; les sept têtes de chérubins, disposées symétriquement autour de la maudorla, sont très-endommagées et ont été repeintes en grande partie; il reste néanmoins dans l'expression de certains regards, dans l'arrangement des figures, dans le sentiment divin qui s'y découvre, quelque chose où transparaît encore le charme de Raphaël; mais où il se retrouve tout entier, c'est dans les deux anges placés à droite et à gauche, dont les mains répandent des fleurs sur le monde avec les bénédictions célestes; dans la spontanéité des attitudes, dans l'agencement des draperies, dans la pureté des formes, l'inspiration, et, nous oserions presque dire, la main du Sanzio se révèle par des signes irrécusables; nous sommes en face d'une création qui s'impose à notre jugement et nous pénètre invinciblement.
La place nous manquerait pour discuter dans tous ses détails la fresque de la Magliana, et nous devons nous borner à renvoyer nos lecteurs au travail remarquable que nous citions tout à l'heure. L'opinion de M. Gruyer, qui a consacré sa vie à l'élude de Raphaël, a une autorité incontestable en pareille matière; aucun doute n'est plus possible pour quiconque a lu attentivement les quelques pages si consciencieuses et si pleines, dont il a fait une sorte d'état civil ému de la voûte de la Magliana; que Raphaël ait seulement présidé à l'exécution de la fresque ou qu'il l'ait peinte lui-même, telle est l'unique question sur laquelle l'hésitation soit permise. Mais qui donc oserait dire que les Loges ne sont pas son œuvre, bien qu'on sache péremptoirement qu'il n'en a peint lui-même que quelques morceaux tout au plus?
L'authenticité est donc incontestable et incontestée, comme avait raison de l'écrire M. Vitet dans la trop courte note, insérée en mai dernier dans la Revue des deux mondes. Reste la question de savoir si le prix de 200,000 francs est exagéré. Ici, la discussion reprend tous ses droits, et nous ne nous refusons pas absolument à admettre qu'on eût pu obtenir de meilleures conditions. Quoi qu'il en soit, la France possède désormais une fresque de Raphaël, inestimable joyau pour nos collections, et, quelques regrets qu'il soit légitime d'exprimer sur les altérations qu'elle a subies, nous ne pouvons nous empêcher, en nous plaçant en dehors de toute considération politique étrangère au sujet, de remercier M. Thiers et l'Assemblée de nous l'avoir conservée.
Francion.
Le barbier turc
Ce n'est pas l'Orient, avec ses splendeurs éblouissantes et ses couleurs aux mille reflets, que nous représente M. Donnai; mosquées, minarets, bazars, tout cela est connu, nous l'avons vu et revu cent fois. M. Bonnat, lui, semble se complaire davantage dans les scènes d'intérieur; il aime à étudier de près les mœurs de ces pays si différents des nôtres, il cherche à y prendre la vie sur le fait, et à nous la rendre, telle qu'elle lui est apparue, dans toute son étrange simplicité.
Voyez plutôt cette boutique de barbier, sans meubles, sans accessoires autres que quelques plats et quelques rasoirs appendus aux murs: comme l'opérateur se tient droit, bien campé sur ses pieds nus! quel naturel dans sa robe flottante, serrée seulement à la ceinture! quelle vérité dans la tête un peu inclinée de côté et dans le mouvement des mains, dont l'une appuie sur la peau, tandis que l'autre manie avec dextérité le redoutable instrument! Et le patient, accroupi avec un sérieux tout oriental, joue-t-il assez complètement son rôle passif! Jambes et mains croisées, œil fermé, corps immobile, quelle attitude résignée! et comme ou reconnaît bien le musulman qui obéit à la loi du Prophète en livrant son crâne au rasoir du barbier!