Elle avait reconnu l'écriture déjà remarquée sur les missives que Nicolas brûlait avec tant de précautions. Lorsque celui-ci était en voyage, c'était Alexandra qui ouvrait la correspondance de la maison; mais, se rappelant l'embarras de son mari, la réponse qu'elle en avait reçue à propos d'une lettre semblable, le serment qu'il avait allégué pour refuser de lui en communiquer le contenu, elle hésitait.

G. De Cherville.

(La suite prochainement.)

LES SUÉDOIS AU SPITZBERG

Jamais peut-être les tempêtes d'équinoxe n'ont été aussi promptes qu'en 1872 à se déchaîner; car elles ont éclaté avec fureur avant que le soleil ait traversé l'équateur céleste, et, comme elles venaient du nord, elles ont amené depuis la zone tempérée jusqu'au Spitzberg de précoces frimas.

Si ce coup de froid s'était produit un jour plus tard, il ne dérangeait rien aux plans admirablement conçus de la grande expédition suédoise. Nordenskiold, Vijkander, Parent, Palender, accomplissaient la conquête du pôle nord; mais au moment même où le brick à voiles le Gladan et le sloop à vapeur l'Onkel Adam levaient l'ancre, l'ouragan se déchaîne avec une rage telle que les deux vaillants navires doivent rester blottis à Mossel-Bay, espèce de crique découpée dans la roche vive du mont Hécla. Quand le vent tombe on s'aperçoit avec horreur que ces vagues si terribles ont été gelées, transformées en rocs immobiles, avec la rapidité fantastique de la plus splendide de toutes nos féeries.

Quarante marins prisonniers du froid, parasites involontaires, diminueront la ration des Suédois intrépides qui allaient couronner l'édifice de cinq expéditions accomplies, en treize ans, avec une persévérance digne de faire rougir les peuples les plus riches et les plus puissants.

Quelques jours après, on voit arriver à l'embouchure du havre une troupe de fantômes défaits, désespérés, plus affreux que les ours dont ils ont dérobé la pelure, ce sont des baleiniers norvégiens. Pendant la grande tempête, six navires avec soixante-dix hommes d'équipage se sont réfugiés derrière le cap Welcome et le cap Gray, de l'autre côté de ces baies qui s'étendent à l'ouest et dont la largeur égale celle du pas de Calais. Eliza, le Dragueur, le Cygne, Hélène, Pépita, Frederika, sont bloqués par la banquise. Les nouveaux venus viennent demander des vivres au nom des équipages, qui n'ont plus que pour trois semaines de ration. Déjà on commence à restreindre la part de chacun, la faim ne tardera pas à amener le scorbut, la mort horrible qui torture ceux que l'Océan n'a point voulu engloutir dans ses flots glacés.

Les officiers suédois renvoient ces malheureux avec des vivres, mais ils engagent les baleiniers à rester embusqués derrière les caps et à ne se replier sur Mossel-Bay que quand toutes leurs ressources seront épuisées. Si la tempête du sud n'a point brisé les glaces que la tempête du nord a scellées, alors ils viendront partager le pain de l'expédition; mais le devoir maritime exige qu'ils guettent l'occasion de regagner leur chère Norvège à travers les ténèbres et les débris de la banquise qui peut les écraser.

Ce sage conseil, hardiment donné et hardiment suivi, réussit d'une façon complète. Les navires arrivent à bon port en profitant d'ouragans qui font monter le thermomètre à 2, 3 et 4 degrés au-dessus de zéro, température inouïe. Malheureusement, quelques jours avant cette salutaire débâcle, une colonne de marins affamés conçoit la fatale idée d'aller chercher dans un fiord du sud les vivres qu'on y a déposés en prévision d'un hivernage qui n'a point eu lieu.