Après des tentatives si souvent renouvelées depuis deux ans, la réconciliation s'est faite, enfin, entre les deux princes représentant les deux branches de la maison de Bourbon. Le comte de Paris s'est rendu à Frohsdorf, où il a été reçu par le comte de Chambord; l'entrevue, disent les dépêches télégraphiques transmises jusqu'à présent à ce sujet, a été très-cordiale, et le comte de Paris s'est retiré «très-satisfait de sa visite»; mais les questions politiques ont été évitées avec soin, le prince ne se considérant pas comme ayant mandat pour les traiter. Tels sont les renseignements assez vagues que nous possédons jusqu'à présent sur cette entrevue annoncée dès la veille de la prorogation de l'Assemblée nationale, puis démentie, puis enfin officiellement confirmée. Faut-il en conclure que la fusion entre le parti orléaniste et le parti légitimiste soit un fait accompli? Telle est la question que tout le monde se pose depuis huit jours et que chacun résout à sa manière en attendant que les événements y répondent.
Constatons tout d'abord que la presse légitimiste et orléaniste s'est montrée jusqu'à présent d'une extrême réserve, et que les autres journaux, dépourvus d'informations précises, ne peuvent baser leurs appréciations que sur des conjectures et sur des considérations de parti. Quoi qu'il en soit, le voyage de M. le comte de Paris, d'abord démenti, comme nous venons de le dire, aurait eu pour but, a-t-on assuré ensuite, non pas d'arriver à une entente rendue depuis longtemps impossible, mais tout au contraire de démontrer l'impossibilité d'un accord, de manière à rallier au parti orléaniste un certain nombre d'adhérents qui, sans renoncer absolument à leurs préférences personnelles, se décideraient à en faire le sacrifice pour arriver à la seule solution désormais possible.
Cette hypothèse, il faut le dire, semblait jusqu'à un certain point rendue plausible par une lettre adressée par M. le comte de Chambord à M. Cazenove de Pradine et dans laquelle le représentant de la légitimité félicitait l'honorable député de la droite de la conduite tenue par lui dans la séance du 21 juillet. On se rappelle que M. Cazenove de Pradine fut un de ceux qui se prononcèrent avec le plus d'ardeur pour la consécration au Sacré-Cœur de la nouvelle église de Montmartre; dans la séance du 24 juillet il proposa qu'une députation fut chargée de représenter officiellement l'Assemblée à la cérémonie d'inauguration, et cette proposition ne fut pas adoptée. La lettre de M. le comte de Chambord, félicitant M. de Pradine de son énergique résistance «dans la lutte dont il est sorti, comme à Patay, le glorieux vaincu», et lui donnant un témoignage public d'admiration, semblait peu faite pour encourager les espérances fusionnistes, si l'on songe que c'est précisément contre le groupe orléaniste que cette lutte avait dû être engagée. Cependant, aujourd'hui que la réconciliation paraît décidément accomplie, on se décide à envisager la question sous ce nouveau jour, et l'on se demande si la fusion, alors même qu'elle serait décidée entre les chefs des deux familles royales, aurait pour elle la sanction de la représentation nationale; on fait ressortir à ce sujet que la majorité qui, le 24 mai, s'est prononcée contre M. Thiers, était de 14 voix seulement; qu'elle comprenait non-seulement les fractions monarchiques de toutes les nuances réunies, mais même un petit groupe de républicains, et qu'elle verrait se détacher d'elle, le jour où la fusion serait mise en question, tout le parti bonapartiste, représenté à la Chambre par 50 voix environ à lui seul. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien tous ces calculs sont hypothétiques et combien il est difficile de rien prévoir lorsqu'il s'agit d'intérêts aussi considérables et aussi complexes. Quoi qu'il en soit, il est certain que nous sommes à la veille d'événements graves, et que l'année ne s'écoulera probablement pas sans que cette question du rétablissement de la monarchie ou du maintien de la République, si vivement controversée depuis trois ans, ait fait un pas décisif.
L'évacuation des places encore occupées par l'armée allemande s'est achevée sans qu'aucune scène de désordre se soit produite. Nos lecteurs trouveront dans une autre partie de journal le récit de la manière dont s'est effectuée cette opération; mais nous devons signaler ici un incident dont l'évacuation de Belfort a été l'occasion et dont la portée a été malheureusement dénaturée par quelques journaux; nous voulons parler de la visite faite à M. Thiers par M. et Mme Kœchlin-Schwartz qui, au nom des dames de Mulhouse établies à Belfort, sont venus offrir à l'ex-président de la République un bijou patriotique en témoignage de la reconnaissance de leurs compatriotes. M. Thiers, en répondant à l'allocution de Kœchlin-Schwartz, a fait justice du même coup et des critiques passionnées d'ennemis aveugles et des exagérations d'amis maladroits. Voici le texte de son discours, à l'élévation, à la modestie et au patriotisme sincère duquel tout esprit impartial ne pourra s'empêcher de rendre hommage:
«Je vous remercie, Madame; je remercie vos amies et tous vos concitoyens de ce souvenir qui me sera précieux, parce qu'il sera la preuve pour moi des efforts que j'ai pu faire pour l'œuvre si importante de la libération du territoire, laquelle exigeait à la fois des négociations heureuses et des opérations financières et administratives aussi laborieuses que difficiles.
«Mais je vous supplie de ne pas prononcer le mot d'ingratitude. Quand je vous vois ici, quand je vous entends, quand je lis tout ce qui m'est adressé de toutes les parties de la France, je serais ingrat si je laissais parler d'ingratitude.
«L'Assemblée nationale, à mon égard, a usé de son droit. Elle entendait la politique à suivre aujourd'hui autrement que moi. Son droit, dès lors, était de reprendre le pouvoir qu'elle m'avait conféré. J'aurais tort de me plaindre, et je ne me plains pas de ce qui s'est passé, heureux de retrouver un repos dont j'avais besoin, heureux surtout de quitter sans faiblesse un poste difficile qu'il n'était honorable de garder qu'en le gardant par dévouement et avec le plein assentiment de la représentation nationale.
«Je vous remercie de nouveau de témoignages qui me touchent profondément, et qui sont une récompense bien suffisante de ce que j'ai pu faire pour le pays depuis près de trois années.»
ESPAGNE.
La lumière ne tardera pas à se faire d'une manière complète sur l'incident relatif à la capture de la Vigilante, dont nous avons parlé dans notre précédent bulletin; ce navire a été rendu à l'Espagne par le commandant de l'escadre allemande; d'autre part, ce dernier a été rappelé à Berlin par son gouvernement, qui a pourvu à son remplacement. Les insurgés de Carthagène, après avoir échoué, comme nous l'avons dit, dans leur tentative contre Almaria, ont dirigé leurs navires sur Malaga en menaçant cette ville d'un bombardement si elle se refusait à leur payer une contribution de guerre; mais ils sont activement surveillés par le Fredéric-Charles, qui les a empêchés de mettre leur menace à exécution.