NOUVELLE
(Suite)
Cependant, ayant réfléchi que dans des circonstances aussi graves, une erreur, un mécompte, un retard dans une réponse pouvaient compromettre non-seulement le succès de la grande entreprise, mais encore la vie de milliers de braves gens, elle se décida à briser le cachet de l'enveloppe et elle lut ce qui suit:
«Frère Makovlof, le tonneau si impatiemment attendu arrive d'Arkangel. Comme, chez moi, les yeux sont aussi indiscrets que les langues y sont babillantes, ne doutant pas que l'approche de la grande nuit ne t'ai déjà ramené d'Odessa, je l'envoie à ta demeure. Tu n'ignores sans doute aucune des précautions dont son contenu doit être entouré; ne les néglige pas. Veille sur ce précieux dépôt avec la minutieuse sollicitude d'une mère, si tu veux qu'au jour du triomphe, les Enfants des ténèbres boivent à ta santé.»
Ce billet était signé de Babovskine, le marchand d'étoffes orientales dont Nicolas avait parlé à sa femme.
Bien que l'authenticité des confidences de son mari ne lui eût jamais été suspecte, Alexandra fut satisfaite de les voir confirmées avec si peu d'ambiguïté par cette lettre. Non-seulement la conspiration existait, mais encore elle touchait à son dénouement. Elle commença par imiter Nicolas en livrant aux flammes un papier aussi dangereux pour celui auquel il était adressé que pour celui qui l'avait écrit, et elle se disposa à recevoir le tonneau qu'on lui annonçait.
Les précautions recommandées indiquaient assez clairement que ce tonneau devait renfermer de la poudre, des bombes, enfin quelques matières explosibles qui auraient probablement leur emploi dans la «grande nuit» dont parlait le marchand Babovskine. Elle chercha dans quel endroit de la maison elle allait le placer; un seul lui parut sûr: c'était un assez vaste cabinet attenant à sa chambre. Ce redoutable voisinage ne L'effrayait pas; elle n'était pas fâchée de cette occasion de prouver à son mari que son courage, son dévouement à la sainte cause n'étaient pas au-dessous de ceux qu'elle avait admirés en lui.
Quand l'envoi d'Arkangel eût été porté dans cette pièce, elle en ferma la porte et elle en prit la clé.
Une heure après, une des femmes de service descendait toute éperdue et racontait que la chambre de sa maîtresse était le théâtre d'une inondation dont il lui avait été impossible de découvrir l'origine.
Tremblant pour le dépôt des Enfants des ténèbres, Alexandra monta précipitamment, elle ouvrit la porte du cabinet, et elle reconnut la cause du désastre dans ce tonneau même; l'eau ruisselait de ses douves disjointes comme d'une source. Un coup de hachette en fit sauter le couvercle, et la pauvre femme resta pétrifiée en voyant combien elle s'était abusée dans ses conjectures.