--Laptioukine! dit le fonctionnaire en rêvant, Laptioukine, je connais cela. Ah! oui, un cerveau brûlé, sur lequel vient de s'arrêter la clémence de notre bien-aimé tsar, beaucoup trop miséricordieux, à mon gré. Il y a trois jours que ce jeune fauteur de complots nous est revenu de Sibérie, où il avait été mis en pénitence. Vous désirez savoir où il demeure? Rien de plus simple, mon cher monsieur, car vous comprenez fort bien qu'il est de mon devoir d'avoir l'œil sur tous les ennemis de notre gracieux souverain. Il est vrai que celui-là vient d'hériter d'un oncle et qu'il n'y a rien de tel que la fortune pour guérir un homme de la maladie des révolutions; mais c'est égal, d'ici à quelque temps, il ne fera pas un geste, un pas, que je n'en sois averti. C'est ainsi que je sais déjà qu'il a loué hier matin une maison à l'angle de la rue de Novogorod et de la place de Pierre le Grand; c'est là que vous le trouverez.
Après un nouveau salut, le marchand allait se retirer; le maître de la police le rappela.
--Encore un mot, mon digne ami, lui dit-il; vous savez qu'il est un peu de mon métier de me mêler de ce qui ne me regarde pas; vous ne m'en voudrez pas si je vous donne un avis qui m'est dicté par la profonde sympathie que vous m'inspirez, et la crainte que vous ne deveniez la dupe d'un chenapan. Vous avez, j'en suis sur, quelqu'affaire d'argent à traiter avec ce Laptioukine; prenez dix sûretés plutôt qu'une; au train avec lequel ce gaillard-là a dévoré son père, il est clair qu'il ne fera qu'une simple bouchée de son oncle. Et pour finir, mon bon camarade, n'oubliez jamais que mes petits services vous sont acquis, à quelque heure du jour et de nuit qu'il vous plaise de les réclamer.
Bien que Nicolas ne se fit aucune illusion sur la part qu'avaient ses mérites dans la brusque éclosion de l'intérêt que lui témoignait la Haute Excellence, il ne se crut point dispensé de lui prodiguer les remerciements.
Quand il eût regagné son drowski, au lieu de le diriger vers la rue qu'on venait de lui indiquer, ce fut au restaurant de la Troïtza qu'il se rendit.
L'idée lui était venue de faire un peu de toilette avant de se présenter devant l'héritier de son ancien maître.
XV
Après l'aventure du sterlet, Alexandra se trouvait dans une situation d'esprit assez complexe.
Elle avait essayé de douter; il lui semblait impossible que son mari eût aussi audacieusement abusé de sa crédulité; mais une visite à Mme Babowskine, une de celles qui supportaient le plus aigrement les fugues répétées de leurs époux, l'avait initiée aux débordements gastronomiques des prétendus conjurés, et elle avait été forcée de se rendre à l'évidence.
Ce dénouement imprévu la laissait encore plus irritée qu'affligée, plus indignée qu'abattue.