Elle s'expliquait parfaitement la présence de l'exilé à Moskow; au mois de décembre précédent la fête du tsar avait été l'occasion de grâces nombreuses, le jeune homme avait été probablement l'objet de l'un de ces actes de clémence. Ce qui restait pour elle incompréhensible, c'était qu'il n'eût pas même songé à remercier celle qui avait essayé de le sauver, c'était l'indifférence de celui dont elle se rappelait les déclarations passionnées. Par une de ces contradictions dont le cœur des femmes a le secret, la pauvre Alexandra, qui avait sincèrement considéré l'expression de cet amour comme une offense, ne lui pardonnait pas de l'avoir si légèrement abjuré. Elle s'irritait bien plus encore d'avoir été la dupe des sentiments que le proscrit avait affectés pour surprendre son intérêt, d'avoir cru au patriotisme chevaleresque, au dévouement, à l'abnégation de celui qui, il venait de le lui prouver, n'était qu'un noble aussi égoïste, aussi frivole, aussi corrompu que ses pareils.

Cette déception était autrement cruelle que celle qu'elle avait due aux subterfuges de son mari; cette fois c'était l'idéal qui lui échappait à son tour. Elle eut pour résultat d'exaspérer l'aversion et le mépris d'Alexandra pour l'oppression nobiliaire et autocratique de son pays, de la fortifier dans sa résolution de tout risquer pour l'y soustraire. La nuit augmenta cette exaltation; dans sa fiévreuse insomnie, elle se demandait si, lorsque les hommes se courbaient si lâchement sous cet odieux servage, ce n'était pas aux femmes à leur apprendre comment on meurt plutôt que de le subir, et les projets les plus insensés traversaient son cerveau.

Le matin, encore brisée par ses émotions, on lui remit une lettre qu'un domestique venait d'apporter et dont il attendait la réponse.

Alexandra tressaillit à la vue du cachet armorié de l'enveloppe, et ce fut d'une main tremblante qu'elle l'ouvrit.

Voici ce qu'elle contenait:

«Si la femme du serf Nicolas Makovlof veut être agréable à son seigneur, elle viendra dîner ce soir avec lui vers dix heures, à son hôtel.»

Et cela était signé: Alexis de Laptioukine.

Pendant qu'Alexandra lisait ce billet laconique dont l'auteur semblait avoir pris à tâche d'exagérer la brutalité seigneuriale, le visage de la jeune femme était devenu d'une pâleur cadavérique, ses lèvres frémissantes étaient livides; pendant quelques minutes elle resta immobile, on eût dit que l'outrage qu'elle venait de recevoir, la rayant du nombre des vivants, l'avait changée en statue; enfin, revenant à elle, elle froissa le papier qu'elle venait de recevoir avec une rage convulsive, pendant que son regard s'illuminait d'une flamme tragique.

Elle ignorait la mort du vieux comte; Nicolas l'avait initiée aux habitudes de galanterie de celui-ci, elle ne doutait pas que cet odieux billet ne vînt de lui.

Enfin, redressant la tête, elle essuya la sueur dont son front était inondé, et, cédant à une résolution soudaine, elle prit une plume sur la table, écrivit au bas de la lettre qu'elle venait de recevoir ce seul mot «j'irai», signa Alexandra Makovlof, et la rendit au messager.