M. Heinrich n'a confiance ni dans la République, ni dans la monarchie constitutionnelle, ni dans l'orléanisme, ni même absolument dans la légitimité, encore moins dans le bonapartisme. Au fond il est désespéré, et son livre serait désespérant s'il ne nous inspirait, en somme (ce qui est son principal mérite), un souverain mépris pour les phrases toutes faites, et un amour vrai de l'étude, de la science, ce qui est encore, à notre avis, la meilleure façon de relever et de refaire ce pays-ci, bien déchu peut-être, je l'accorde, mais toujours grand, ce que M. Heinrich n'accorde pas.
Sahara et Laponie, par M. le comte Goblet d'Alviella (1 vol. in-18. Chez Plon).--La librairie Plon a entrepris la publication de toute une bibliothèque de voyages. Après le voyage autour du monde de M. de Beauvoir, Le voyage de M. Paul Lenoir au Fayoum, de M. Jules Garnier dans la Nouvelle-Calédonie et du vice-amiral Jurien de la Gravière en Chine, voilà que cette collection s'enrichit d'un volume fort intéressant de M. Goblet d'Alviella. L'auteur de Sahara et Laponie nous conduit en des contrées bien distinctes; après le récit d'un séjour d'un mois au sud de l'Atlas, en compagnie de la colonne d'opérations du général de Gallifet, il nous raconte, avec une précision savante et suffisamment pittoresque, un voyage au cap Nord. Je l'avoue, c'est ce dernier voyage qui m'a surtout intéressé. Les Arabes nous sont connus, peu ou prou, mais la vie des Lapons nous paraît encore bien mystérieuse. M. Goblet d'Alviella les a vus de près, ces pauvres êtres qui vivent, semble-t-il, dans la nuit, et dont toutes les dépenses de luxe ne peuvent, avec la meilleure volonté du monde, s'élever dans une année au-dessus de sept francs.
M. Goblet d'Alviella a décrit avec beaucoup de pittoresque, de sobriété et de vérité, sans doute, ce voyage à travers les fjeds. Ses paysages du Nord ont la froideur et la solennité qu'on prête, par l'imagination, à ces contrées lointaines. Ce qui m'a étonné, et ce qui étonnera plus d'un lecteur, c'est d'apprendre qu'un voyage au cap Nord est aussi désagréable, plus désagréable même sous le rapport des moustiques, qu'un voyage à Séville ou dans l'Amérique du Sud. Le moustique septentrional s'attache partout, pénètre dans les oreilles, le nez et la bouche si on a le malheur de l'ouvrir pour respirer. On a vu des gens se jeter à l'eau pour fuir un tel supplice et une telle persécution. Bref, on lira avec profit ce voyage dans un coin de terre perdu sous les frimas, et qui à su, dit le voyageur, réaliser l'idéal, «si ardemment poursuivi ailleurs, d'une démocratie libre, instruite, religieuse et prospère.»
L'Homme noir, par M. Alfred Sirven (1 vol. in-18. A. Sagnier).--M. Alfred Sirven est jeune encore et il a beaucoup publié: des romans, des pamphlets, des satires, des brochures, une histoire inachevée de la presse française et une monographie de la prison de Sainte-Pélagie, où sa hardiesse l'a conduit quelquefois. M. Sirven publiait hier une étude financière très-curieuse, très-intéressante et très-courageuse, qu'il appelait la Forêt de Bondy. Est-il besoin de dire ce que l'auteur entend par la Forêt de Bondy? C'est la Bourse, c'est ce
Grenier à foin bâtard du Parthénon,
comme en eût dit Musset.
Le pamphlet est un livre à lire, et voici que M. Sirven, au lendemain de cette publication, donne une édition nouvelle d'un roman qui paraît, cette fois, avec une lettre autographe de Victor Hugo pour préface. Le roman s'appelle l'Homme noir. «Votre nom vous engage envers Voltaire,» écrit Victor Hugo dans sa lettre, rappelant ce nom de Sirven, et il ajoute: «J'espère que vous aurez un beau succès.» Le roman en est à sa seconde édition. Voilà la réponse:
Goethe et Schiller, par M. A. Bossert (1 vol. in-8, Hachette).--Le volume complète le cours de littérature allemande que M. A. Bossert, professeur de littérature étrangère à la Faculté de Douai, avait commencé depuis quelques années. Il est le troisième de la série et, tandis que le premier nous initiait aux origines de la littérature allemande et de l'épopée germanique, que le second nous faisait connaître les précurseurs de Goethe, l'ennuyeux Klopstock et le piquant Lessing, ce tome III nous montre l'intéressante liaison de Schiller et de Goethe, leur fraternité littéraire succédant à une certaine rivalité, la jeunesse ardente de l'auteur de Don Carlos, la verte et noble vieillesse de l'auteur de Faust.
Nul chapitre d'histoire littéraire n'est plus intéressant que celui-ci, et M. A. Bossert a su le rajeunir encore et le rendre plus attachant. Avec quel art il nous décrit cette cour littéraire de Weimar, ces représentations princières! Comme il éclaire chacune des œuvres de Schiller et de Goethe par la biographie de l'auteur! C'est un ouvrage sérieux et sincère que celui-ci et il en faut louer, même au lendemain de nos épreuves, l'impartialité sereine. Sachons, comme le fait M. Bossert dans son remarquable ouvrage si clair, si agréable, saluer partout le beau? Être justes, c'est encore un moyen de redevenir indépendants et forts.
L'Église et l'État en France sous le règne de Henri VI, par M. F. T. Perrens (2 vol. in-8, chez A. Darand).--Un professeur distingué, qui est en même temps un historien d'un talent réel et profond, M. F. Perrens, l'auteur d'une étude fort dramatique de la vie de Jérôme Savonarole, et d'une histoire d'Étienne Marcel, vient de publier un long travail sur cette grave question de l'Église et de l'État, qui divise aujourd'hui et captive les esprits. M. Perrens, qui avait écrit déjà un chapitre d'histoire fort intéressant sur les Mariages espagnols au temps d'Henri IV et de la régence de Marie de Médicis, n'a pas eu de peine à retourner à une époque qu'il connaît si bien, et c'est encore sous le règne de Henri IV et la régence de la reine qu'il a étudié l'Église et l'État en France.