A mesure qu'on descend l'échelle sociale la plaie nationale devient plus apparente. Nous sortions de la villa quand un ouvrier est venu nous présenter un petit enfant, le fils du maître, qu'il tenait dans les bras. Nous avons admiré l'enfant. L'ouvrier nous a immédiatement demandé «un petit six-pence» (douze sous) pour régaler le bambin. Ce sont partout les mêmes supplications: «Un penny s'il vous plaît», «donnez-moi quelque chose, mon joli gentilhomme», «votre honneur ne me refusera pas un morceau de pain», etc. Les véritables Irlandais sont fiers comme des Hidalgos. Ils n'ôtent le chapeau que devant le curé et le squire. Mais mendier ne leur semble pas déshonorant. Ils le font naturellement, simplement, avec des gestes d'une dignité admirable Et ils ont une excuse permanente, la misère, une misère réelle, sordide, affreuse. Nous avons réussi à faire causer un petit garçon de neuf ans qui revenait de l'école. Ce n'était pas l'école communale (on a peur de la propagande protestante qui se fait dans la plupart de ces établissements), mais une institution privée, où l'on payait. «Combien?» avons-nous demandé. Était-ce un penny par semaine? Non. «Quelque chose au bout de l'armée.»--«Un sac de farine, des pommes de terre?» Le petit n'en savait rien, mais ce «quelque chose» qu'on donnait devait être bien maigre, car c'était le quatrième fils d'une veuve, une pauvre femme qui gagnait deux ou trois pence par jour en filant le lin. L'enfant n'avait pas d'ouvrage, disait-il, personne n'avait de l'ouvrage. Sa mère avait une cabane, pas de terre, pas le plus petit champ de pommes de terre, rien que la cabane. Comment vivaient-ils? Sa mère filait, tricotait des bas. «Elle n'en porte pas elle-même», ajoutait-il en riant. Et lui vivait en mendiant. Son frère, c'était le capitaliste de la famille, un capitaliste de quatorze ans, gagnait sept shillings par semaine en conduisant les jaunting-cars (sorte de dog-cart ayant des sièges devant et derrière), pour les touristes. Et les cinq s'habillaient, se nourrissaient, payaient le loyer et l'école avec douze shillings par semaine! N'est-ce pas navrant? N'est-ce pas que cela explique bien des erreurs, bien des défaillances, bien des crimes? J'aurais voulu mettre quelques honorables membres de la Chambre du commerce en face de cette misère. J'aurais voulu leur montrer cette cabane ouverte à tous les vents, dont le chaume avait gardé toutes les pluies, comme une vieille éponge. Les maigres cochons, dont la litière encombrait et empestait l'unique chambre, eussent paru comme autant de preuves de «l'incurie irlandaise» aux habitués des clubs du Pall-Mall; la franche nudité des marmots eut choqué la pudeur puritaine des prédicateurs de Exeter-Hall. Mais l'expérience n'eut pas été sans résultat. Nous eussions eu moins d'optimistes pour déclarer que la «réconciliation de l'Irlande» est un fait accompli, et pour soutenir que la domination anglaise dans l'île sœur--à la mode de Caïn--est synonyme de progrès moral et matériel.

E. J.

Les petits métiers en Chine

Autrefois la Chine, comme le Japon, était fermée aux étrangers. De là sur beaucoup de points l'infériorité de ce pays et les mœurs si tranchées de ses habitants. Mais aujourd'hui que l'extrême Orient ouvre toutes grandes ses portes au commerce, à la science, à la civilisation de l'Occident, et montre qu'il est résolu à en faire son profit, cette dissemblance ira chaque jour s'affaiblissant, et dans un avenir plus ou moins rapproché cessera d'être sensible. Avant que ce moment soit venu, il ne sera donc pas sans intérêt, croyons-nous, de photographier et de consigner dans ce recueil quelques-uns de leurs types, ceux entre autres qui nous semblent appelés à disparaître des premiers, et qui appartiennent à cette classe des gagne-petit, classe en Chine si vive, si laborieuse, si intelligente. Le Chinois, en effet, pratique également bien tous les métiers, et, quelque durs qu'ils puissent être, il le fait avec autant de prestesse que d'assiduité. Son tempérament d'ailleurs se prête merveilleusement au travail, à la sobriété, à l'économie. Malheureusement il est un peu voleur. On ne saurait être parfait.

Le premier type que nous offrons au lecteur est populaire à Pékin. C'est le marchand de jouets d'enfants. D'un pied léger, on le voit, dès le matin, avec le panier qui renferme sa fortune et sur lequel il saura avec art disposer sa marchandise, gagner la rue où il stationnera, attendant les clients. Car il n'est pas riche et ne peut se payer le luxe d'une de ces boutiques à fond bleu et vert parsemé d'or qui font un si bel effet dans les grandes rues de Pékin, tirées au cordeau et sans cesse remplies d'une foule immense. Mais il ne compte pas non plus dans sa clientèle beaucoup de mandarins. C'est aux petites gens qu'il s'adresse, et c'est aux beaux yeux de leur modeste cassette qu'il fait les doux yeux. Il vit tout de même et le plus souvent fait très-bien ses affaires.

Notre second type, le cordonnier ambulant, est un nomade. Il ne plante pas sa tente dans un lieu fixe. Il rayonne, et va de ville en village indifféremment. Il porte son outillage tantôt sur l'épaule, aux deux bouts d'un bâton, comme nos porteurs d'eau portent leurs seaux, tantôt sur une brouette surmontée d'une voile pour s'aider du vent. Arrivé à destination, il s'établit dans le premier coin venu et se met à l'ouvrage. Il travaille pour homme et pour femme, fait le neuf, mais ne dédaigne pas le vieux... surtout pour lui: Je ne sais si notre proverbe: «Les cordonniers sont les plus mal chaussés,» a cours en Chine, mais à le voir on le croirait.

L. C.

Une visite au petit-fils de Louis XVI

La Haye, 3 septembre 1873

AU DIRECTEUR.