Le roi Victor-Emmanuel a quitté mardi sa capitale pour se rendre à Vienne et de là à Berlin. Sa Majesté était accompagnée de son ministre des affaires étrangères, M. Visconti-Venosta. D'après une dépêche expédiée le même jour de Rome, les diplomates allemands et italiens seraient en ce moment en pourparlers au sujet d'une visite de l'empereur d'Allemagne à Rome, qui aurait lieu après la visite de Victor-Emmanuel à Berlin.
COURRIER DE PARIS
Trois ou quatre jours de la semaine, quatre peut-être, ont été consacrés à un scandale. Il s'agit de l'aventure d'un papillon qui touchait de près ou de loin, je ne sais, au beau monde de la finance. Eh bien, oui, rien de plus vrai: le galant a levé le pied (vieux style). Il a fait ce que ne font pas ces pauvres diables de bohèmes contre lesquels il a toujours été de bon ton de s'emporter. Il s'en est là, par delà la frontière belge, laissant derrière lui un trou à la lune de 800,000 francs, disent les uns; les autres soutiennent que le déficit ne serait que de moitié. Mais tous se sont accordés pour plaindre une jeune et jolie actrice qu'il avait enchâssée dans ses magnificences d'un moment. Ce qui faisait qu'ils se lamentaient, ce n'était pas l'absence du fugitif, mais simplement l'embarras d'argent dans lequel il a laissé cette Ariane d'un nouveau genre. «Est-ce qu'on abandonne une femme à la plume des huissiers?» s'écriaient tels et tels. Le propos est des plus chevaleresques. Mais voyons, pourtant, n'est-il pas de toute justice que ces dames ressentent parfois le contre-coup des sinistres qu'elles causent? Il serait aussi par trop commode qu'elles ne trouvassent pas une seule épine en remuant leurs bouquets. Chez les boursiers et parmi les gens de théâtre où le roman en question a fait du bruit, on s'est dit que c'était la faute du galant si l'actrice avait une maison montée sur un trop haut pied. Il faudra en rabattre! II faudra redevenir simple! Vêtue de soie ou de velours, ornée de diamants, ombragée de plumes, il poussait la scélératesse, ce monsieur, jusqu'à la nourrir de bec-figues ou de faisans.
Apprenez que ce ne sont là de bonnes façons que lorsqu'on a un assez bon sac pour y donner suite. Il est malséant d'inculquer de ces habitudes, si l'on ne peut les continuer. Voyez-vous ce malotru qui donne à une femme à la mode des caméristes, un cordon-bleu, des valets, un cocher, un groom et qui, en s'en allant, expose l'intéressante personne à vendre tout à coup sa voiture! Une voiture vendue juste au moment où la saison des pluies va commencer!
La conduite de ce Mondor pour rire ne trouvera pas en nous un approbateur, vous le croyez bien. Tel proverbe populaire lui serait applicable, si la forme n'en était pas un peu trop gauloise. Il a voulu dorer ses amours plus qu'il ne le pouvait. C'est plus qu'un tort, c'est un ridicule. Mais, au bout du compte, la famille, qui est riche, promet de payer. De cette façon il ne restera presque plus rien de la faute.--Mon Dieu, si! riposteront les Amadis du boulevard; il restera toujours le crime d'avoir forcé une jolie femme à descendre trop brusquement du luxe sur lequel on l'avait juchée. Le crime, c'est le mot que nous avons entendu dire. Telle est la morale qui a cours aujourd'hui. Vingt ans d'un sybaritisme sans frein nous ont absolument émasculés. Ainsi l'ordre du jour est de ne pas exposer une actrice à recevoir du papier timbré et à fermer son écurie.
Presque à la même heure où se déroulait sous nos yeux cette comédie de paravent, on annonçait le décès d'une des marquises de la fourchette les plus célèbres. Celle-là s'en est allée mourir à Amélie-les-Bains. Depuis la chute de l'empire, il n'était plus question d'elle. Malade, flétrie par la phthisie, perdant d'heure en heure sa beauté d'autrefois qui était réelle, pauvre, ayant, paraît-il, 200,000 francs de dettes, déjà oubliée, elle a vu bien autre chose autour de sa personne qu'un Turcaret aux souliers vernis! Pendant les vingt années que je rappelais tout à l'heure, elle avait été la plus fêtée. Mlle Emma Cruch, je veux dire Cora Pearl elle-même, ne venait qu'en sous-ordre après elle. A cette abandonnée d'hier, il fallait, raconte-t-on, trois cent mille francs par an pour soutenir l'éclat de son rang, et elle finissait toujours par les trouver. Nulle n'avait plus bel air. Les grandes dames à noms armoriés voulaient qu'on taillât leurs toilettes sur la sienne. Avant qu'une robe figurât en haut lieu, il était dit qu'elle en aurait essayé le dessin. Aussitôt qu'on jouait une nouveauté, drame ou opéra, elle se montrait aux avant-scènes, brillante, parée, la lorgnette à l'oil, l'éventail à la main, et la chronique, attentive à tout ce qui se passait de notable à cette époque, n'omettait jamais de mettre son nom en vedette dans les comptes rendus, à côté des noms d'ambassadrices et des altesses. On allait jusqu'à raconter ses grandes entrées dans un palais, aujourd'hui brûlé mais qu'on restaure. Ah! ce palais, ancienne résidence au Régent, à la vérité, en a bien vu d'autres! Mais les petites gazettes ajoutaient en guise de circonstances atténuantes;
--Dame, c'est le prince qui lui a acheté sa première voiture.
En général, toute jeune femme qui débute au théâtre ou qui figure dans le monde de la haute galanterie fait un rêve, le jour même où elle est citée par les gazettes. Ce rêve consiste en ces six mots:
--J'aurai bientôt ma première voiture.
La première voiture d'une femme à la mode est souvent une plus grande affaire pour elle qu'une première passion. Que de choses on se promet à ce sujet! Un huit-ressorts, vu les temps de confusion où nous sommes, il ne faut que cela aujourd'hui pour avoir l'air d'une grande dame. Une fois assise sur un coussin que quatre roues rapides emportent au bois, il n'y a plus de rivalité à craindre. On est déjà si éloigné du passé qu'on ne le voit déjà plus, ce qui porte à l'oublier tout à fait. Une mondaine à laquelle on vient de donner sa première voiture se trouve tout à fait dans la situation d'un jeune député qui devient ministre par le fait d'un coup de dé parlementaire. Elle se croit arrivée. Oui, mais il y a le revers de la médaille comme en toute chose. Il serait difficile d'énumérer ici les nuits blanches, les démarches, les lettres à recevoir et à répondre, les prières, les soupirs, les larmes qu'entraîne après elle la possession de la première voiture. Il faut d'abord décider le style dans lequel elle sera conçue et la couleur qu'elle aura. Ayez-la à la mode, d'abord, mais pourtant différente de toutes celles qu'on rencontre autour du lac, sans quoi vous passerez pour une grue sans originalité et sans goût. Ces premiers soins deviennent déjà une vive inquiétude. «--Si ma voiture n'avait pas de succès, » que deviendrais-je, grands dieux?» On la fait dessiner dix fois et colorier aussi souvent. Dès qu'elle est convenue, le souci change de forme et se multiplie à l'infini. Question d'écurie, de cocher, de fourrage et de chevaux. Ah! les chevaux, vous ignorez peut-être que c'est là ce qui agite le plus, le sommeil de ces dames! Il faut les avoir bons, assortis, bien portants, toujours prêts à sortir. Il est indispensable d'avoir des valets dont la main leur convienne. Par-dessus tout, il y a le chapitre de la paille fraîche, du foin et de l'avoine, problème terrible et qui se renouvelle tous les jours. La nourriture des chevaux est le ver rongeur qui mine secrètement ces belles filles d'Ève. Au fond d'une loge, à l'Opéra, vous croyez qu'elles écoutent le nouveau ténor au moment de son air de bravoure. Point du tout; elles se disent tout bas; «--Baptiste a-t-il pu avoir de l'avoine à crédit?» A la Maison-d'Or, en découpant un perdreau, c'est encore à cela qu'elles songent. Un fils de pair de France, aux trois quarts ruiné, adressait un madrigal à l'une d'elles. La voyant distraite, il la pressa de questions..