--C'est pour eux! dit-il simplement.
Et on le vit se glisser le long du train jusqu'à la machine. Les cris et les lamentations avaient soudainement cessé. On avait compris qu'un secours inespéré arrivait, qu'un homme se dévouait pour tenter le salut de tous. Seul, sur le tender, le grand chef Chérokée n'avait pas interrompu son chant de triomphe. Il agitait toujours les scalp du chauffeur et du mécanicien.
Henry Pierce, son poignard à la main, a sauté sur la machine. L'Indien l'aperçoit. Devant ce nouvel ennemi, il pousse son cri de guerre et brandit son tomahawk. Ce n'est plus une surprise; c'est un combat corps à corps qui s'engage, et la robuste vigueur et l'agilité de l'Américain sont de taille à se mesurer avec celles de l'Indien. Tous les voyageurs, penchés aux portières, essayent, de voir, et leur anxiété est facile à comprendre. Dans les périls extrêmes, on s'accroche avec l'énergie du désespoir à tout ce qui peut paraître une branche de salut.
L'étroit espace sur lequel se livrait la bataille n'était cependant pas aussi favorable à l'Américain qu'à l'Oiseau-Moqueur. Les pieds du marin avaient rencontré les cadavres du chauffeur et du mécanicien et glissaient dans le sang. Avec son poignard, il ne pouvait atteindre son ennemi que de très-près. L'Indien au contraire avait conservé tous ses avantages, et son tomahawk s'abattit sur Pierce, qui tomba grièvement blessé. En un clin d'œil, l'Oiseau-Moqueur le scalpa, et une troisième chevelure vint s'ajouter à celles qu'il agitait en poussant des cris féroces de triomphe. Pour l'Indien, l'ennemi abattu était un ennemi mort.
Il n'en était point ainsi de Pierce, heureusement. Malgré ses blessures il vivait encore, et malgré d'atroces souffrances il conservait une indomptable énergie. Pendant que l'Indien exhalait en vociférations sauvages le délire de sa joie, le marin rassembla les forces qui lui restaient, se releva brusquement, bondit, et plongea son couteau dans la poitrine de l'Oiseau-Moqueur. Il le retourna même dans la plaie pour que la blessure fût bien mortelle. Le cadavre du chef Chérokée tomba sur la voie.
La mort de Maha n'était que le commencement de la délivrance. Le danger était loin d'avoir disparu. Car le train filait toujours avec une vitesse infernale. Aucun homme n'avait eu le courage d'imiter l'exemple donné par Henry Pierce et de s'aventurer le long du convoi jusqu'à la machine, il s'en fallut donc de bien peu que tout ce beau dévouement ne fût complètement inutile. Avec une énergie qu'on ne saurait assez admirer, Henry Pierce se traîna péniblement jusqu'à la manivelle et renversa la vapeur.
Il était à bout de forces. A son tour il tomba sur les cadavres du chauffeur et du mécanicien. Mais le train s'arrêta. La femme et les enfants du brave officier de marine étaient sauvés. Les autres voyageurs bénéficièrent du sauvetage par surcroît.
Seulement on les vit accourir avec empressement dès que toute espèce de danger eut disparu, dès qu'on put descendre des wagons avec sécurité. Ceux qui avaient montre l'égoïsme le plus couard ne furent pas les moins prompts à vouloir porter des secours; il y en eut même qui avouèrent qu'ils se hâtaient pour bien savoir ce qui s'était passé et connaître tous les détails du drame.
Le brave Henry Pierce respirait encore; mais il n'en valait guère mieux. C'était un homme voué à une mort certaine. Aucun secours, aucun prodige de la thérapeutique n'aurait pu détourner ce dénouement fatal. Une consolation suprême était pourtant réservée au grand cœur qui battait dans cette poitrine affreusement mutilée. Pierce entendit et reconnut la voix de ceux qu'il aimait. Il sentit leurs douces étreintes encore une fois. Il put prendre et garder dans les siennes la main de sa femme, la main de ses jeunes enfants. La douleur de cette famille était d'autant plus navrante à voir qu'elle ne se trahissait pas au dehors par des cris et des manifestations bruyantes. La mère et les enfants semblaient craindre, par l'explosion de leurs sentiments intimes, de troubler les derniers moments de celui qu'ils allaient perdre. Eux seuls étaient les victimes vivantes de cette catastrophe qui a laissé une trace profonde dans les annales du chemin de fer du Pacifique. Et eux seuls se montrèrent dignes de cet homme courageux qui s'était volontairement sacrifié pour le salut de tous. Henry Pierce expira deux heures après l'arrêt du train.
Ces événements s'accomplissaient l'été dernier. Aujourd'hui c'est à peine si, dans le vaste désert du territoire indien, on peut indiquer avec précision le théâtre du drame.