VOYAGE DE VICTOR-EMMANUEL EN ALLEMAGNE.--Promenade de
Leurs Majestés le roi d'Italie et l'empereur d'Autriche sur le lac de Laxenburg.

UN DRAME DANS LE DÉSERT

Vous ne connaissez pas l'Amérique! Voilà ce que ne cessent de nous répéter sur tous les tous les Américains que nous fait rencontrer le hasard de l'existence parisienne. Vainement prouvons-nous que nous avons lu avec fruit les livres de Tocqueville et d'Ampère. Le premier est vieux, et n'était pas absolument vrai, même quand il a paru. Quant au second, utile au voyageur qui veut se borner à parcourir certaines villes privilégiées, en formation ou en décadence, il n'apprend rien sur la vie générale telle qu'on la comprend et qu'on la pratique, sur les mœurs, le caractère, et ce qui peut constituer le présent et l'avenir de la sociabilité d'un peuple.

On ne sort pas de là. Si vous insistez, vous ne tarderez pas à être écrasé sous une avalanche d'anecdotes et de faits particuliers qui démoliront pièce à pièce toutes les notions que vous aviez péniblement classées dans votre esprit. C'est ce qui m'est arrivé, et voilà pourquoi j'avertis le lecteur au moment de conter un drame américain.

Les tribus indiennes, si bien décrites par Chateaubriand, subsistent encore sur quelques points de l'immense territoire que peuplent et civilisent les continuateurs de Washington. Mais chaque jour voit diminuer leur importance. De beaucoup, il ne reste plus que le nom. Quelques autres sont réduites à un tel petit nombre d'individus qu'ils ne valent même pas la peine d'être domptés. Le wisky en a eu raison bien mieux encore que la poudre de guerre. C'est en vain que certains chefs intrépides protestent contre cette destruction qui s'attaque à l'homme adulte et par conséquent s'oppose à la reproduction et à la propagation de l'espèce. Tout au plus parviennent-ils à se montrer dignes de leurs ancêtres et à nous faire voir ce qu'étaient les Indiens d'autrefois.

Tel était Maha, un des plus illustres des Chérokées, au moment où l'on conçut l'idée de relier par un chemin de fer New-York à San-Francisco et à l'Océan Pacifique. Les exploits de guerre et de chasse de Maha étaient célèbres dans toutes les prairies, et on ne prononçait qu'avec respect le nom de l'Oiseau-Moqueur, ainsi que l'avaient surnommé ses compatriotes. Il ne vit pas d'un bon œil l'entreprise nouvelle. On l'entendit souvent proférer des menaces contre ces empiètements qui venaient troubler la tranquillité des solitudes et rendre plus pénible encore l'existence précaire des Indiens. Quand ils n'étaient pas en nombre, les travailleurs étaient, souvent interrompus par une irruption soudaine et une attaque à main armée. On ne saura jamais le nombre exact de ceux qui ont payé de leur vie ce rôle de pionniers de la civilisation que nous admirons de loin. On a pu dire sans exagération que, dans certaines solitudes, chaque traverse avait été arrosée du sang d'un homme. La civilisation qui veut marcher à grandes guides ne s'arrête pas pour si peu.

Maha n'en vit pas moins s'établir le chemin de fer du Pacifique, et les wagons roulèrent de New-York à San-Francisco, et réciproquement, emportant marchandises et voyageurs. Il en conçut un ressentiment profond. Il ne comprenait rien à cet ouragan de feu qui bravait son intrépidité. Mais il lui avait voué une haine farouche, une de ces haines de sauvage qui est à peine satisfaite par la mort. Il fallait que Maha eut raison de son ennemi ou qu'il périt.

Il résulta de cette résolution prise, une série d'embuscades plus ou moins ingénieuses et des accidents de toute sorte dans le détail desquels nous n'entrerons point. Les déraillements ne comptent guère dans l'existence américaine. Toutes les routes en ce pays sc ressentent plus ou moins de la précipitation avec laquelle elles sont construites. Pourvu qu'elles conduisent au but, peu importe si elles n'offrant pas au voyageur toutes les garanties qu'on rencontre sur nos belles et grandes routes d'Europe. Sous ce rapport, le chemin du Pacifique ne pouvait faire exception à la règle nationale. Les accidents préparés et imaginés par Maha et les Peaux-Rouges qu'il commandait ne produisirent pas plus d'effet qu'ils n'en auraient produit dans les environs de Baltimore et de Boston. On fut même quelques mois à ne pas soupçonner les Indiens d'être pour quelque chose dans les rails coupés et les traverses enlevées. Quand on s'en aperçut, Maha reconnaissait déjà l'inutilité de ses ruses et de ses efforts et changeait de tactique.

Avec la patience de l'Indien qui surveille toutes les habitudes de la proie qu'il guette, Maha se mit à observer la marche des trains. Il voulait en étudier et en surprendre le mécanisme. Car il était trop intelligent pour n'avoir pas compris tout de suite que le monstre de feu obéissait à une direction savante. Il devina le rôle important que jouaient le mécanicien et le chauffeur. Et dès lors son plan fut arrêté, un plan qui exigeait une hardiesse, une agilité, une vigueur dont les sauvages seuls sont capables. Mais, sous ce rapport, Maha était en fonds, il n'avait pas son pareil dans les Prairies de l'ouest.

Il ne mit personne dans sa confidence, ni parmi les anciens de sa tribu, ni parmi ses jeunes compagnons d'aventures. Car il n'avait besoin d'aucun secours pour mener à bien l'audacieux projet qu'il avait conçu et profondément mûri.