P. L.
Le colonel Villette
Toutes les personnes qui ont assisté aux débats du procès Bazaine connaissent ce grand officier, un peu chauve, à la tête ascétique, aux longues moustaches, avec une barbiche plus longue encore, qui assiste Mes Lachaud, père et fils, défenseurs du maréchal. Le colonel Villette, aujourd'hui âgé de cinquante ans, est entré à l'école militaire de Saint-Cyr en 1841; dans les dernières années du règne de Louis-Philippe nous étions ensemble à l'École d'état-major où tout le monde appréciait son excellent caractère et son amour du dessin.
Capitaine au commencement de 1852, il devenait en 1858 aide de camp du maréchal Bazaine, qu'il n'a plus quitté depuis cette époque. Il l'a suivi partout, en Italie, au Mexique, à Nancy, à la garde impériale, à Metz et en prison. Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1859, à la suite du sanglant combat de Melegnano, il était fait officier en 1803 en récompense de sa conduite au combat de San-Lorenzo où Bazaine défit les 10,000 hommes de Comonfort avec 1,800 Français.
Notre ami Villette devait enfin trouver une triste occasion de produire au grand jour tout ce que son cœur possède d'abnégation, de stoïcisme et de dévouement. Quand le chef dont il avait partagé la bonne fortune se constitua prisonnier à Versailles, il quitta une famille charmante pour partager la captivité de son général. Cet homme à l'apparence monacale, dont tout le monde contemple la sérénité pendant ces débats fatigants, est animé d'une passion ardente, celle de sauver le maréchal Bazaine. Lui, la douceur en personne, se met en fureur quand on se permet la moindre allusion à la possibilité d'une condamnation. Il ne quitte pas son cher maréchal d'une semelle; il ne voit sa femme et ses enfants qu'à de rares intervalles. Un pareil dévouement est bien rare aujourd'hui, aussi le colonel Villette a-t-il conquis la sympathie universelle, car amis et ennemis comprennent tout ce qu'il y a de beau dans ce dévouement absolu, quoique conscient, d'un aide de camp qui persiste avec un admirable entêtement à rester étroitement uni à son chef.
J'oubliais de dire que M. Villette a été nommé chef d'escadron en 1804 à Mexico et lieutenant-colonel en 1870.
P. L.
Procès du maréchal Bazaine, la bataille de Borny.
Le 14, au point du jour, l'armée française, rangée en bataille sur la rive droite de la Moselle, avait commencé son mouvement de retraite sur Verdun. Le 2e corps Frossard et le 6e corps Canrobert étaient déjà sur la rive gauche de la rivière, ainsi que la division Lorencez, du 4e corps Ladmirault; la division de Cissey, du même corps, était engagée sur les pentes qui descendent du fort Saint-Julien vers la Moselle. Il ne restait plus sur la rive droite que le corps Decaen, la garde et la division Grenier du 4e corps quand, vers trois heures et demie de l'après-midi, les Prussiens attaquèrent avec impétuosité les divisions Metman et Castagny, placées au centre des positions françaises.
Les corps Decaen et Ladmirault couvraient l'espace compris entre les villages de Grigy à droite et de Mey à gauche. Le terrain qu'elles occupaient forme un plateau à arêtes indécises légèrement incliné vers la Moselle; il est protégé en avant et sur la droite par le ravin de Vallières, dont le fond, rempli d'une eau stagnante, constitue un obstacle d'autant plus sérieux que la disposition des pentes y est des plus favorables à l'action du chassepot et de la mitrailleuse, surtout dans la zone comprise entre Lauvallière et la Planchette, par laquelle débouchent les deux routes de Sarrelouis et de Sarrebruck. Sur la gauche, occupée par la division Grenier, entre Mey et Nouilly, le terrain forme un vaste plateau fortement ondulé qui s'élève insensiblement du fort Saint-Julien jusqu'au village de Sainte-Barbe, situé à six kilomètres plus loin et dont le clocher très-élevé se dresse comme un obélisque à l'horizon. La position française était coupée longitudinalement par le ravin escarpé de Vallières, qui se bifurque à hauteur de Mey; l'une des branches se dirige droit sur Nouilly, l'autre tourne à droite en formant un coude brusque dans la direction du château de Colombey.