«Après avoir décrit succinctement, avec fidélité, les diverses phases du combat, il serait intéressant de l'apprécier au point de vue technique. J'espère qu'une plume plus autorisée que la mienne le fera un jour, et du reste, le fait est tellement récent qu'il est difficile de trouver un juste milieu parmi les exagérations des deux partis en présence. Ainsi d'un côté, l'amiral Lobo prétend n'avoir eu ni tué, ni blessé, ce qui est complètement inadmissible, d'autant plus que plusieurs inhumations ont été faites, dit-on, à Porman, le lendemain de l'action; il dit aussi n'avoir pas éprouvé d'avaries sérieuses, et cependant, son escadre qui était de sept bâtiments, n'en montre plus que cinq. Les intransigeants, de leur côté, avouent une quarantaine d'hommes hors de combat, mais ils prétendent que la Carmen a été au milieu de l'action obligée de mettre toute son artillerie d'un bord pour éviter de couler par une voie d'eau produite du côté opposé par un obus à la flottaison; ils disent avoir abimé les œuvres-mortes de l'Almanza, ce qui reste à prouver; selon eux, la Villa-de-Cadix aurait hissé le pavillon parlementaire, pour se rendre, etc., etc. Laissons de côté toutes ces exagérations évidentes, au milieu desquelles il est difficile de discerner le vrai du faux, et examinons, en quelques mots, le combat en lui-même.
«Au premier abord, on est étonné que pas un des bâtiments n'ait tenté l'abordage. Il est cependant parfaitement démontré que la véritable force d'un bâtiment cuirassé à éperon réside dans le choc qu'il peut donner au navire ennemi et qui coulera presque toujours ce dernier. Pas un seul des bâtiments en présence, nous le répétons, n'a tenté le choc, et le combat a été exclusivement un combat d'artillerie. Ceci posé, examinons la conduite de chacun des bâtiments. La Numancia, après avoir débuté brillamment, a pris la fuite vers Carthagène. Il paraît qu'un boulet éclatant au milieu de sa batterie y avait occasionné une panique générale. Ce n'est point là une excuse valable, et la junte a pensé comme nous, car elle a destitué le capitaine de la Numancia. Le Mendez-Nunez s'est bien comporté dans son duel avec l'Almanza. Le Tetuan est celui des bâtiments intransigeants qui a été le mieux manœuvré, qui a montré le plus de courage et dont le feu a ôté le mieux nourri. L'amiral Lobo a parfaitement manœuvré sa Victoria, et a montré personnellement le plus grand calme pendant toute l'affaire. Les frégates en bois Carmen, Almanza et Navas-de-Tolosa méritent les plus grands éloges pour la résolution avec laquelle elles ont accepté le combat contre des bâtiments beaucoup plus forts qu'elles, et cuirassés.
«Nous ne parlons pas des petits bâtiments à roues, tels que le Despertador, la Villa-de-Cadix, la Diana, etc., dont nous pensons que les combattants eussent mieux fait de ne pas s'embarrasser et qui n'ont rien fait pendant l'action.
«Comme force matérielle, les bâtiments intransigeants étaient de beaucoup supérieurs aux centralistes, mais leurs armements ne pouvaient être comparés à ceux de ces derniers. Les équipages de l'amiral Lobo étaient en effet les équipages de la marine régulière, et ils ont une réputation méritée. Les navires intransigeants au contraire étaient armés de volontaires, de soldats de l'infanterie de marine et d'artilleurs qui n'avaient probablement jamais mis le pied sur un bâtiment (1). Il y avait donc à peu près compensation. Pour nous résumer, nous dirons qu'au point de vue de la tactique, il n'y en a point eu, les intransigeants ayant attaqué sans ordre bien marqué, et qu'au point de vue du courage, chacun a bien combattu, à l'exception de la Numancia.
Note 1: Inutile de dire que rien n'est plus erroné que les assertions de nombreux journaux qui prétendent que les bâtiments fédéraux sont armés avec des forçats libérés.
«E. de Montespan»
LA SŒUR PERDUE
Une histoire du Gran Chaco
(Suite)
Ces noms de Paraguay et de Francia en rappellent un autre qui résume en lui toutes les vertus et tous les mérites compatibles avec l'humanité, celui d'Amédée de Bonpland (2).