Peut-être le lecteur ignore-t-il ce que les Italiens entendent par la Camorra. La Camorra, qui a trouvé dernièrement un historien dans M. Marc Monnier, est née à Naples, il y a tantôt un demi-siècle. C'est une association de bandits formée aux jours d'anarchie de la reine Caroline, à l'effet de détrousser les voyageurs et de rançonner les gens riches. Naples jouissait jusqu'alors de ces coquins et de ces scélérats poétisés par nos opéras-comiques; mais chacun d'eux agissait isolément et pour son compte: c'étaient des forces perdues. Le génie de l'inventeur consista à canaliser tous ces crimes, à exploiter en grand cet arsenal d'escopettes et de poignards, et de mettre en commun, au bénéfice d'une société, le travail des assassins. Voilà donc une maison de commerce largement établie, ayant pour capital le meurtre et pour but le bien d'autrui: une terreur paralysant d'effroi les Deux-Siciles.
Ce n'est pas le premier venu qui entre dans une telle compagnie. Un bandit avait tué un homme; le fait était avéré: c'est bien, mais cela ne suffisait pas: il y a, comme cela de par le monde, des gens qui se disent assassins, mais qui ne sont bons à rien du tout. Il fallait un apprentissage, un stage du vice, et à moins que la nature ne fait richement doué, auquel cas son avancement était plus rapide, il devait à la société un apprentissage de cinq ans, et encore n'entrait-il point dans les rangs réguliers de la Camorra; il avait le premier degré dans les ordres: on le nommait simplement garzone. Partant de là il subissait des épreuves, et quand il avait obéi à un ordre quelconque du chef, quand il avait bien joué du couteau et qu'il s'était signalé par quelque bon coup, alors on l'élevait à la dignité de camorriste, après s'être engagé par le serment qui suit: «Je jure d'appartenir de cœur et d'âme à la Camorra, d'avoir toujours ce couteau prêt pour la tirata, de ne jamais converser avec la police, de ne jamais dénoncer un seul de mes frères, d'être tout prêt, au contraire, à les défendre, s'ils sont en danger, et à punir de mort les traîtres et les dénonciateurs.
Cela fait, l'homme était désormais entré dans cette confrérie, qui opérait en grand sur les routes de la Calabre et des Abruzzes, dans les champs de Palerme, autour des ruines de Pompéi, dans les rues de Naples et jusque dans les maisons même des Napolitains. La peur leur donnait des associés et des complices. C'était charmant. Le faible gouvernement des Bourbons ne pouvait rien contre cet ennemi intérieur qui souvent se réclamait aussi du titre de parti politique, ce qui est une des plus grandes garanties du crime dans tous les pays. Le préfet de police, Liberio Romano, fut obligé de pactiser avec cette puissante congrégation de bandits. Enfin le général de La Marmora ouvrit résolument la campagne contre eux, et ses bersagliers anéantirent cette puissante Camorra qui pendant cinquante ans avait terrorisé le pays.
M. Eugène Nus a fait de ces camorristes les acteurs d'un drame. C'est remuer une bien grosse affaire pour arriver à un petit résultat théâtral, et cette Camorra aux petits pieds n'a pas jeté grand effroi dans la salle, car Santa-Fede, ce grand général d'armée des camorristes, ne fait guère l'effet que d'un chef dans cette petite bande de gredins qui sert à la confection de tous tes drames passés, présents et futurs de ce genre. Le lecteur sera juge.
Un ancien dragon français, Pierre Mallet, a combattu à Solférino à côté du chevalier Luigi, un Sicilien auquel il a sauvé la vie. La reconnaissance du chevalier n'a pas de bornes; le dragon, comptant sur cette parole, part pour la Sicile afin de demander à son ami vingt mille francs qui doivent sauver Mallet père de la faillite. Il arrive au moment où Luigi va épouser la comtesse Martha. Mais la Camorra, sous les ordres d'un certain Santa-Fede, a fait des siennes; elle a enlevé la fiancée du chevalier.
En avant le courageux Français! Le voici à la recherche de Martha, parcourant la montagne et s'élançant dans les roches abruptes de l'Etna, A ce propos je ferai remarquer que ce volcan du drame manque un peu de couleur locale: j'ai vu l'Etna, j'ai fait l'ascension de cette superbe montagne couverte de bois et fertile comme les champs de Catane qui s'étendent à ses pieds, et j'avoue que je regrette de ne l'avoir pas retrouvé dans les décors du Châlelet; on l'a rendu trop sauvage pour la cause du drame; toujours est-il que notre compatriote Pierre Mallet, déguisé tantôt en colporteur, tantôt en camorriste, trouve au milieu de ces pics abruptes une jeune paysanne du nom de Bianca qu'il arrache des mains d'un féroce camorriste. Dès lors voilà une alliée: et Pierre Mallet et Bianca vont à eux deux détruire la Camorra sicilienne. Les camorristes se saisissent de Pierre; Bianca le délivre à la grande joie des spectateurs, qui rient de la déconfiture de Santa-Fede. Partie remise: Pierre Mallet tombe une seconde fois entre les mains de la Camorra; on l'attache à un arbre; en va le fusiller. Oui, n'était Bianca, la fidèle Bianca qui a adroitement appelé les bersaglieri, lesquels fusillent les camorristes pendant que l'Etna fait son éruption et jette son fleuve de lave sur ses flancs en feu. Bien rugi, Etna! Je crois que le volcan ferait à lui seul le succès de ce drame du bon vieux temps avec ses brigands, ses traîtres, ses rochers, ses prisons, son chevalier français prêt à tous les dangers, ses femmes au pouvoir des brigands, ses Anglais touristes mêlant leur sang-froid comique à toutes ces scènes, et cette jeune fille au pouvoir des assassins, rendue en fin de compte à l'amour du bien-aimé. Cela n'est pas à coup sur de la plus fraîche nouveauté, mais après tout cela amuse et intéresse, et je pense que voilà un succès pour le Châtelet qui se débat bien courageusement contre une situation jusqu'à présent peu heureuse.
Il vaut mieux que cela ce brave théâtre: il est rempli de bonne volonté et il a un personnel de comédiens de vrai talent. Castellano, qui a très-bien joué le rôle de Pierre Mallet; Donato, un superbe bandit au teint bistré, à la tête crépue, aux larges épaules, à la voix formidable; Montrouge, un Anglais de mauvaise humeur et d'un têtu à mourir de rire; Mlle Gérard, qui donne beaucoup d'énergie au rôle de Bianca.
J'aurais une observation de détail à faire à Mlle Gérard. Bianca dit quelque part dans la pièce, en parlant de son père: «Il tomba foudroyé sous le feu des camorristes et ne se releva que mort.» Je signale cette phrase à Mlle Gérard. Je ne sais si M. Eugène Nus tient à la conserver; quant à moi, je l'enverrais...
Cléomène, le sculpteur, est las de la vie. Le désespoir s'est emparé de l'âme de l'artiste, qui se meurt de la critique des sots, qui souffre des souvenirs du passé et n'a plus foi dans les triomphes de l'avenir. Cléomène veut mourir, et la ciguë est préparée. Le sculpteur l'a déjà bue, en jetant sa dernière malédiction à la vie, lorsqu'on lui annonce qu'un enfant qui vient de Sicile est là, suppliant, sur le seuil et demande avec des larmes à lui parler. Nisus, c'est son nom, est venu de Syracuse à Athènes, attiré par la gloire du maître et voulant devenir son apprenti. C'est un dernier ami de la dernière heure; Cléomène accueille l'enfant qui, fatigué, s'endort. L'artiste en regardant Nisus dans le sommeil, s'aperçoit que l'apprenti est une femme, une inconnue qui murmure son nom sur ses lèvres entr'ouvertes, et voici Cléomène, éperdu d'amour, regrettant de mourir. Et ce poison! L'esclave en le préparant a substitué une liqueur inoffensive à la ciguë, et Nisus n'est autre que Nisa que Cléomène épouse. Petite comédie à l'antique, dite dans des vers émus, mais parfois un peu abandonnés, et que joue avec beaucoup de talent un comédien que nous avons vu avec plaisir revenir à la comédie, après lui avoir fait une infidélité pour un théâtre de chant, M. Masset, dont l'Odéon tirera un excellent parti. Mlle Broisat est charmante dans ce rôle attendri de Nisus.
L'Opéra-Comique a donné, sous le titre des Trois souhaits, un acte de M. Jules Adenis et de M. Poise, qui, ce me semble, n'a pas de bien grandes visées, et que la critique doit prendre tel qu'il se présente, à la bonne franquette. Puisque M. J. Adenis n'a fait que reprendre le Bûcheron ou les Trois souhaits de Guichard et Castet, que Philidor avait mis en musique, M. J. Adenis a conservé la plupart des paroles et des morceaux de chant de ses prédécesseurs; c'est un respect que M. Poise n'a pas eu pour Philidor: peut-être aurait-il mieux fait de suivre l'exemple de son collaborateur. Il est bien difficile de reprendre ainsi à nouveau et en sous-œuvre des ouvrages du passé: mais ne chicanons point M. Poise à ce sujet, il y a de fort jolies choses dans ce petit acte: une charmante ouverture, et un roman d'une heureuse inspiration: «C'était au temps où fleurit l'églantine», à laquelle le public a fait un véritable succès, et c'était justice.