La longue lance qui dépassait de beaucoup ses épaules montrait sur sa pointe d'acier une teinte plus rouge que celle de la rouille. C'était la couleur vermeille du sang, séchée et brunie par les rayons du soleil, et toutefois encore assez fraîche pour dénoter que l'arme avait été récemment employée. C'était cette même lance qui avait percé la poitrine de Ludwig Halberger.

Si un doute s'était élevé à cet égard, il eût bientôt été dissipé par la présence d'une troisième personne qui s'avançait un peu en arrière et qui évidemment était gardée comme une captive. C'était une jeune fille à laquelle on eût pu donner quinze ans, bien qu'elle n'en eût que quatorze. Elle possédait déjà dans toute son attitude certaines grâces de la femme, ainsi que cela arrive fréquemment dans l'Amérique espagnole, où l'adolescence commence plus tôt que dans nos froids climats: un visage d'un ovale délicat, une bouche mignonne ombrée déjà d'un léger duvet, des yeux ornés de longs cils avec de fins sourcils arqués, un teint olivâtre et ces formes élégantes dont les dames andalouses sont si fières: telle était Francesca Halberger, la fille du naturaliste.

L'expression suprême de tristesse répandue sur sa figure ne parvenait pas à en altérer la beauté. Il est du reste à remarquer que le regard d'une femme espagnole n'est jamais plus noble et plus fier que lorsqu'elle est en face d'un danger.

La prisonnière venait de voir son père traîtreusement frappé par la lance d'un assassin; son dernier cri: «Ma fille! ma pauvre enfant!» retentissait encore à ses oreilles; avant même d'avoir pu se rendre compte du danger qu'elle courait, elle avait été saisie et mise hors d'état d'opposer la fuite à la violence par la horde de ses agresseurs et s'était sentie entraînée vers un but qu'elle ignorait. Elle montait encore le petit cheval sur lequel elle avait quitté sa demeure, mais un des cavaliers indiens s'était emparé de la bride et ne lui permettait plus de le guider.

La cavalcade s'avançait lentement, elle n'avait pas besoin de se hâter, car une poursuite n'était pas à craindre. Ceux qui avaient commis cette cruelle action savaient bien qu'il n'y avait pour eux aucun danger de représailles qu'ils pussent sérieusement redouter.

De temps à autre, l'un des cavaliers de la troupe se dressait sur son cheval et examinait pendant un moment la plaine. Mais cette action ne provenait pas de la crainte d'une poursuite, c'était simplement la satisfaction d'une curiosité.

Cependant une sorte d'inquiétude existait au fond des cœurs de ces sauvages ou tout au moins chez leur chef ainsi que le prouvait le dialogue échangé entre lui et l'homme blanc qui chevauchait à ses côtés. Il se bornait à quelques mots prononcés d'un ton de doute, et dans le regard de l'Indien on eût pu découvrir le regret de l'acte qui venait de s'accomplir.

Les réponses du farouche renégat qui non-seulement l'avait conseillé, mais qui l'avait exécuté, semblaient avoir pour but de le rassurer. Fataliste comme tous les Indiens, le jeune chef se contenta de répondre aux dernières paroles du misérable qui raillait ses scrupules: «Ce qui est fait est fait», et il poursuivit sa route sans arrêter plus longtemps sa pensée sur le remords ou sur le repentir.

La conversation entre les deux sauvages qui formaient l'arrière-garde fera mieux comprendre le sujet de l'inquiétude du chef.

Ils venaient de parler avec une admiration mêlée de pitié de la beauté de leur captive et des liens d'amitié qui avaient existé entre leur vieux chef et Halberger.