FRANCE
Après le vote de la loi de prorogation, il était permis de penser que la majorité, qui s'était ralliée autour de la haute personnalité du maréchal de Mac-Mahon, pourrait bien s'affaiblir ou même disparaître quand le débat viendrait à se poser non plus sur le terrain national et gouvernemental, mais sur le terrain purement ministériel; bon nombre de journaux affirmaient avec confiance que le cabinet serait moins heureux que le président lorsqu'il se présenterait pour son propre compte à la barre de l'Assemblée, et lorsque M. Léon Say vint à la tribune développer son interpellation sur la politique suivie pendant les vacances et sur le retard apporté à la convocation des collèges électoraux, il crut pouvoir affirmer que la dernière heure du ministère du 24 mai était sur le point de sonner. Ces prévisions ne se sont pas réalisées; le cabinet a remporté une victoire moins éclatante, il est vrai, que le maréchal-président, mais qui s'est soldée par la majorité importante de 50 voix; ainsi qu'il s'y était engagé, il a remis avant même l'ouverture du débat, sa démission collective entre les mains du chef de l'État, mais pour se reconstituer sur les mêmes bases, sauf quelques changements de personnes et d'attributions qui n'impliquent pas de changement fondamental de tendances ni de principes.
M. de Broglie garde le titre et les fonctions de vice-président du conseil des ministres et prend le portefeuille de l'intérieur. MM, Batbie, Ernoul, Beule et de la Bouillerie sortent du cabinet pour faire place à MM. le duc Decazes, nommé ministre des affaires étrangères; Depeyre, ministre de la justice; de Fourtou, ministre de l'instruction publique et des cultes, et de Larcy, ministre des travaux publics, M. Deseilligny passe à l'agriculture et au commerce en remplacement de M. de la Bouillerie; enfin les portefeuilles des finances, de la guerre et de la marine restent confiés, comme précédemment, à MM. Magne, du Barail et Dompierre d'Hormoy.
Quant au vote de la loi de prorogation, les commentaires qu'il a suscités dans la presse sont importants à noter si l'on veut chercher à se rendre compte de ce que sera notre régime politique dans la phase nouvelle dont cette loi est le point de départ. Ainsi qu'il fallait s'y attendre, les journaux bonapartistes et républicains se sont montrés fort désappointés d'une défaite à laquelle ils s'attendaient en grande partie, mais sans penser qu'elle serait aussi complète; toutefois; ces derniers font contre mauvaise fortune bon cœur, et cherchent à se consoler en répétant qu'après tout la République subsiste en fait et que rien n'est perdu par conséquent; constatons en outre que la presse républicaine paraît pour le moment corrigée des intempérances de langage qui ont plus d'une fois compromis sa cause, et que ses appréciations sont en général empreintes d'une modération à laquelle on ne peut s'empêcher de rendre justice. Seuls, les journaux du centre droit triomphent avec une joie parfois insuffisamment contenue: «Nous tenons le loup par les oreilles, s'écriait dernièrement l'un d'eux; il faut les lui couper; s'il cherche à mordre, muselons la bête fauve.»
Les feuilles légitimistes, au contraire, n'augurent rien de bon du nouvel état de choses, et s'expriment, sur les manœuvres de stratégie parlementaire qui l'ont amené, avec une amertume dont l'heure n'est pas encore venue de connaître tous les secrets motifs. Dès le lendemain de la séance du 19, l'Union, l'Univers et le Monde publiaient une déclaration des députés de l'extrême droite qui s'étaient abstenus dans le vote; en même temps, ces mêmes journaux dénonçaient avec indignation les habiletés de ceux qui, disaient-ils, avaient fait échouer la fusion et voulaient maintenant se donner le temps d'attendre la mort du roi légitime.
Il est incontestable que la campagne fusionniste n'a pas dit son dernier mot; bien des mystères enveloppent encore l'histoire des négociations auxquelles elle a donné lieu; bien des événements inattendus peuvent encore surgir, qui n'en seront que les conséquences. Une brochure qui vient de paraître, et qu'il serait trop long d'analyser ici, contient à cet égard plus d'une révélation curieuse. D'autre part, il est avéré que le comte de Chambord est constamment en butte à des démarches dont l'objet précis n'est pas livré au public, mais dont on n'a pu empêcher le secret de transpirer. Le chef de la maison de Bourbon était venu à Versailles au moment de la discussion de la loi de prorogation; la nouvelle de ce voyage avait d'abord été démentie avec insistance; l'Union l'a, depuis, confirmée officiellement par une note où l'on a beaucoup remarqué le passage suivant:
«Le moment n'est pas venu de révéler ce que M. le comte de Chambord a tenté pour ramener au port le navire en détresse, mais quand aura sonné l'heure de Dieu, et cette heure n'est pas loin, la France apprendra avec admiration tout ce qu'il y a de désintéressement, de simplicité, de dévouement, dans ce cœur de roi et de père qui n'a point de parti et qui sait accomplir si noblement son devoir. Elle s'étonnera d'avoir pu méconnaître si longtemps tant d'abnégation et de vraie grandeur.»
L'apparition de cette note a coïncidé avec le bruit, répandu depuis quelques jours, de l'abdication du comte de Chambord. Y avait-il quelque chose de fondé dans ce bruit?--C'est ce que l'avenir nous apprendra.
ESPAGNE.
Les nouvelles venues des États-Unis pendant la semaine tendent à présenter sous un jour plus rassurant le différend survenu entre l'Amérique et l'Espagne au sujet de la prise du Virginius et du massacre des flibustiers qui le montaient. Rappelons d'abord que le Virginius était notoirement au service de l'insurrection cubaine, qu'il venait ouvertement s'approvisionner de contrebande de guerre, à destination de Cuba, dans le port de New-York, et qu'il en était à sa quatrième expédition de ce genre quand il fut pris par le Tornado dans les eaux de Santiago; que l'exaspération des Espagnols était, par conséquent, assez compréhensible, et que le cas de ce flibustier présente de frappantes analogies avec celui de l'Alabama au sujet duquel les États-Unis ont eux-mêmes eu maille à partir avec l'Angleterre. Ajoutons que, dans un intérêt de parti, les politiciens américains ont cherché à exploiter les exécutions de Santiago en excitant l'indignation publique pour s'en faire une arme contre le gouvernement du général Grant, disposé à voir les choses plus froidement et à n'agir qu'en connaissance de cause. Quoi qu'il en soit, d'après les dernières dépêches transmises par le câble transatlantique, le cabinet de Washington a décidé que le Virginius naviguait légalement avec un registre américain. Le général Sickles a reçu substantiellement pour instructions d'exiger de l'Espagne la restitution du Virginius, ainsi que les survivants de l'équipage et des passagers de ce navire; une excuse pour l'insulte faite aux États-Unis; une indemnité en faveur des parents des victimes; le châtiment des exécuteurs ou leur remise au gouvernement américain pour être par lui punis, et enfin la mise en vigueur immédiate des décrets portant restitution des biens et propriétés confisqués aux citoyens américains. Le ministre est également chargé de faire part au gouvernement de Madrid du vif désir du gouvernement américain de voir abolir l'esclavage.