A ce moment la salle a éclaté en applaudissements. Je ne sache pas avoir été témoin au théâtre d'une émotion pareille. Si grand et si soudain que fût le pardon de cet homme devant un tel aveu et pour une telle faute, le public le comprenait, tant le repentir de la femme avait été sincère, tant il l'avait sentie jusque-là dans la souffrance, à ce point de lui pardonner lui-même en raison de sa tendresse maternelle et de l'indignité même du père, tant l'habileté de l'auteur avait été grande à nous rendre dans les premiers actes M. de Montaiglin dans toute son élévation, dans toute sa générosité. C'est peu que ce mouvement dramatique; la scène est superbe dans son développement. Elle a fait couler bien des larmes au moment où le commandant relève Raymonde prosternée et l'assure de son pardon, mieux encore, de son appui.
Un homme heureux à ce moment, c'est à coup sûr M. Dumas, non pas seulement parce que les bravos de la salle lui apportaient dans la coulisse l'enthousiasme du public, mais M. Dumas, si discuté, si combattu, triomphait dans les idées les plus chères à son esprit. Le commandant Montaiglin, le dernier de ce groupe de braves gens qui croient que la colère et la vengeance ont fait leur temps, que le pardon et la pitié doivent se mettre à l'œuvre, donnait raison aux folies de bien de Mme Aubray et aux folies de Claude. M. Dumas se disait sans doute en lui-même, en songeant au public: «Nous voilà d'accord à cette heure: vous me faites crédit de ce héros du bien; mais ne vous y trompez pas, il est de la même famille que ses prédécesseurs. Peut-être n'est-il le plus heureux que parce qu'il est venu le dernier et que les autres vous ont insensiblement préparé à lui. Le talent ménage ses pentes pour atteindre à de tels sommets, et maintenant voilà la difficulté passée. Nous pourrons désormais être en confiance mutuelle et nous y gagnerons l'un et l'autre.»
Je reviens à la pièce: le commandant a pardonné à une pécheresse qui se repent; il a mieux à faire encore: il lui faut sauver son nom. Il envoie chercher un notaire; l'acte de reconnaissance d'Adrienne est dressé; il y a deux témoins, un serviteur du commandant et M. Octave lui-même, le père d'Adrienne. En leur présence et en présence de Mme de Montaiglin, le commandant reconnaît Adrienne pour sa fille, et, à la surprise d'Octave devant un tel acte, M. de Montaiglin lui saisit le bras en lui disant: «Cela signifie qu'Adrienne étant la fille de ma femme, elle ne doit pas avoir d'autre père que moi.--Allons, signe.»
Toute la pièce est là: l'honneur de la maison. Le public l'a bien compris; car il a renouvelé ses applaudissements qui, cette fois, allaient plus droit encore au talent de l'auteur. Cette scène du troisième acte, si neuve, si audacieuse, si émouvante, est à coup sûr une des maîtresses scènes du théâtre de M. Dumas; il semblait que la pièce devait finir à cette phrase de M. de Montaiglin à Raymonde après l'acte de reconnaissance:
«Ma chère femme, je te remercie publiquement de m'avoir aidé à faire mon devoir; que désormais ma fille soit la tienne.» Mais M. Dumas voulait mettre plus encore en mouvement le personnage de Mme Guichard. Pendant qu'Adrienne trouvait un père dans M. de Montaiglin, Mme Guichard, attendrie sur le sort de cette enfant, s'en allait bravement à la mairie et reconnaissait Adrienne pour son propre compte. Le Code est un bon garçon: s'il permet d'abandonner ses enfants, il autorise les autres à les recueillir. Et voici Adrienne avec un père et une mère qui lui sont parfaitement étrangers. Que la loi s'arrange avec cette comédie qui souligne en riant ses bévues. Toujours est-il qu'en face de l'acte du commandant, Mme Guichard s'aperçoit qu'elle n'est pas dans son droit; cependant elle devine un mensonge dans tout cela; enfin elle arrive à la vérité, et la voilà pénétrant de vive force dans ce secret, se retournant bravement, en femme de cœur, vers les honnêtes gens et chassant vertement, dans son langage à elle, M. Octave qui ne reparaîtra plus, je vous en réponds.
Succès de drame, succès de comédie; des larmes et des rires. Ce personnage de Mme Guichard, avec son amour violent de femme du peuple, sa tendresse, sa délicatesse même, ce mélange de mauvaise éducation et de bonté native, est une création au théâtre. Balzac l'eût enviée. Cette figure qui arrive sur les premiers plans de la comédie est faite de main de maître. La façon dont Mlle Alphonsine la rend est un chef-d'œuvre: on n'a pas plus de vérité, plus de finesse, plus de gaieté; on ne détaille pas un rôle avec plus de naturel et plus d'esprit. Mlle Alphonsine éclaire la scène, et le public ne lui laisse plus dire un mot sans l'applaudir. Il a fait aussi grande fête, ce public, à Mlle Pierson, bien émouvante, bien dramatique dans le rôle de Raymonde, et qui s'affirme en vraie comédienne. Je ne saurais assez faire de compliments à M. Achard, qui a joué avec un tact exquis ce rôle difficile de M. Alphonse, dont il a fait un vicieux inconscient, et qui pouvait prendre facilement une tout autre physionomie. Quant à Pujol, c'est M. de Montaiglin, convaincu, viril, énergique, passant dans le drame avec toute l'autorité sympathique d'un honnête homme. Cette création comptera dans la carrière dramatique de M. Pujol. Une enfant de quinze ans, chargée du rôle d'Adrienne, a été vivement applaudie, et c'était justice qu'on lui fit aussi sa part dans ce triomphe.
M. Savigny.