Les deux jeunes gens tenaient à la main leurs carabines.

«Faut-il faire feu néanmoins? demandèrent-ils.

--Gardez-vous-en bien, sur votre vie! mieux vaudrait essayer de lui céder la place, si l'état de terreur, de stupéfaction, d'engourdissement où la tormenta met souvent les animaux les plus énergiques et les plus violents devait nous en laisser le temps. J'entends la pluie tomber par torrents, mais cela ne fut rien, tout plutôt qu'une rencontre avec un gaillard comme celui-ci. S'il pleut c'est que la poussière est abattue,--et c'est le principal. Nous pourrions peut-être nous en tirer personnellement en lui abandonnant nos montures, et en filant pour notre compte par la lucarne que nous avons laissée à notre barricade... Elle ne suffirait pas à le laisser passer,--mais nous avons autant besoin de nos montures que de nous-mêmes et d'ailleurs ce serait une lâcheté que de livrer nos bonnes bêtes à ce brigand-là. Il n'y a pas deux partis à prendre. Ouvrons notre barricade, défaisons de nos mains l'ouvrage de nos mains. Détruire est plus facile que de bâtir.--A l'œuvre donc. Que Cypriano qui a une bonne arme fasse sentinelle. Si le jaguar bouge visez à l'oeil, mon enfant!»

Et tandis que Ludwig tenait le cierge, Gaspardo dont la force musculaire était doublée par l'imminence du danger se mit à démolir sa muraille.

Dès qu'une ouverture fut pratiquée, suffisamment grande pour leur livrer passage ainsi qu'à leurs chevaux, le gaucho écarta les ponchos et jeta un regard au dehors.

Cependant, tenu en respect par Cypriano, qui le couchait en joue, ou sous le poids encore de l'émoi que lui causait la tourmente, le jaguar n'avait pas bougé. Ses yeux fixes et brillants n'avaient pas quitté ceux de Cypriano. L'intrépide enfant n'avait pas bronché. Mais le moment le plus périlleux devait être celui de la retraite. Il en est de l'animal comme de l'homme, tout ce qui ressemble à une fuite de son adversaire est comme un signal d'attaque qu'il reçoit.

A ce moment une exclamation du gaucho attira l'attention de Ludwig.

«Qu'y a-t-il, Gaspardo? lui demanda-t-il.

--Il y a, répondit Gaspardo avec un geste de désespoir, il y a qu'il n'y a pas moyen de sortir. Regardez!»

L'eau s'était élevée de six pieds au-dessus de son premier niveau et elle coulait en bas de la caverne avec la violence d'un torrent, le courant balayait jusqu'à l'entrée de la grotte et ne laissait pas un pouce de sentier par lequel les hommes et les chevaux pussent opérer leur retraite. Toute issue était évidemment coupée. La circonstance était critique, car rester dans la caverne, c'était rester à la discrétion du jaguar.