L'auteur de ce mystérieux billet est un de mes vieux amis de collège. Nous avons traversé ensemble les plus rudes années de la vie; le même jour nous a vus bacheliers, le même jour nous a vus entrer lui dans te barreau, moi dans la presse. Avocat et journaliste, autant dire cousins germains. Il est vrai qu'il s'est marié et que je suis resté garçon; là cesse l'analogie, mais la paternité est un besoin si impérieux que les célibataires n'ayant pas toujours de descendance directe sur qui l'exercer se prennent à aimer les enfants des autres. Jujules était mon filleul, sa sœur Mimi, une jeune personne âgée de quatre ans accomplis, se livrait depuis deux ans déjà à des prodiges d'équitation sur le bout de ma botte, et quant à Edouard, l'aîné de la famille, Dieu sait que de thèmes et de versions le brave petit était déjà venu me soumettre!

Vous pensez bien dès lors que cette invitation ne pouvait pas tomber dans l'oreille d'un sourd. Le temps d'endosser mon paletot et de prendre ma canne, j'étais parti, quand mes yeux avisèrent l'envoi de mon libraire.

--Un conseil de famille! à la veille du 1er janvier! Il y va du plaisir d'Edouard, de Jujules et de Mimi!... Plus de doute; c'est de la grande question des étrennes qu'il s'agit... Je le crois fichtre bien que mes lumières ne seront pas de trop, ni mes livres non plus. En route!

Plus heureux que certains capitaines, j'avais arrêté mon plan de campagne en un instant. Me voilà en route, mon artillerie sous le bras, et dix minutes après je faisais mon entrée dans le salon de la rue Turgot.

Une exclamation joyeuse salua mon apparition. Je ne pris que le temps de déposer dans un coin mon paquet de livres, de le dissimuler tant bien que mal sous mon chapeau, et, cela fait, j'offris mes deux mains aux mains amicales déjà tendues vers moi.

Mon ami et sa femme m'avaient attendu en toute confiance.

--Les enfants, me dit-il, ne doivent rien savoir de notre entretien. Mimi est au lit et dort sur ses deux oreilles; Jujules doit être en train d'imiter son exemple. Edouard est en tête à tête avec une version qui le tiendra jusqu'à dix heures au moins. Assieds-toi là; voilà un bon quart-d'heure que la discussion est entamée et nous n'avons pu nous mettre d'accord. Tu seras l'arbitre. En attendant, je donne la parole à ma femme.

Je m'installai au coin du feu, et, sans plus tarder, l'orateur désigné débuta en ces termes:

--Figurez-vous, mon ami, s'écria-t-elle, que cet entêté de Victor s'obstine à me contredire, sans l'ombre d'une bonne raison! Il s'agit des étrennes des petits. Savez-vous ce qu'il exige, mon mari? Tout simplement que pas un joujou n'entre dans la maison. Savez-vous ce qu'il veut leur donner? Des livres, rien que des livres, mon ami, comme si ce pauvre Edouard n'avait pas assez à faire toute l'année de lire ses livres de classe, comme si Jujules, avec ses quatre heures d'école par jour, n'en avait pas plein la tête de ses grammaires et de ses conjugaisons, comme si mademoiselle Mimi était d'âge à fourrer son petit nez dans un alphabet! Est-ce de la raison cela, oui ou non? Répondez!

--Halte-là, lui dis-je en riant, avant tout verdict, la justice exige du tribunal que parole soit donnée à la défense.