Les exécutions de Santiago
Nous terminons aujourd'hui la publication commencée dans notre dernier numéro, des documents qui nous sont parvenus sur le lugubre drame qui a suivi la capture du Virginius. Nous avons déjà dit, précédemment, combien les nombreuses expéditions du Virginius avaient aidé l'insurrection cubaine à se soutenir en l'approvisionnant, en abondance, d'armes, de munitions et de combattants recrutés aux États-Unis. On peut juger par là de l'explosion de joie qui se produisit dans la population de Santiago lorsqu'on vit arriver au port ce pourvoyeur de guerre civile, sous l'escorte du Tornado. Malheureusement on ne se contenta pas de la manifester bruyamment, cette joie, les cris de vengeance s'élevèrent de toutes parts et l'on demanda la mort du capitaine et de l'équipage. Le général Burriel, gouverneur de Santiago, crut devoir céder aux clameurs de la foule, et après une procédure sommaire, cinquante-trois des malheureux captifs furent condamnés à mort et fusillés. Cette boucherie terminée, des pièces d'artillerie, attelées de six chevaux, furent promenées sur les cadavres aux acclamations d'une populace en délire, jusqu'à ce que, broyés sous les roues et sous les pieds des chevaux, ils eussent perdu toute forme humaine. Telles sont les horribles scènes que reproduisent nos deux dessins; on comprend qu'à leur récit une indignation générale se soit manifestée d'un bout à l'autre des États-Unis.
La bourse aux timbres-poste
Bourse, est-ce bien le mot? marché exprimerait peut-être mieux la chose. Quoi qu'il en soit, bourse ou marché, marché ou bourse, c'est en plein cœur des Champs-Elysées qu'ont lieu les opérations dont il s'agit.
On se réunit sur le large trottoir qui borde la maison de l'avenue Gabrielle portant le numéro 36. Palais de la nature que couvre en guise de dôme le ciel bleu, quand il n'est pas gris. On a donc devant soi l'avenue Marignv, avec ses quatre Guignols, et à l'horizon l'entrée principale du palais de l'Industrie, dont une forêt d'arbres, en ce moment nus et grelottants, ne parvient pas à masquer la masse énorme. Industrie d'un bout, commerce de l'autre, ceci nous ramène à nos moutons, je veux dire à nos timbres.
Le plaisant de l'affaire, ce n'est pas la nature du commerce. Collectionner des timbres-poste n'est pas plus un cas pendable que de collection lier des autographes, voire des tabatières ou de vieux pots. Non, le plaisant et le curieux, c'est le trafiquant lui-même. Figurez-vous un marché vu par le petit bout de la lorgnette, bourse à Lilliput. Telle, la bourse aux timbres-poste. En se pressant un peu, toute l'assemblée tiendrait certainement dans une serviette. Petit monde singulier. Tout à l'heure il courait, sautait et s'en donnait à cœur joie. Le voilà maintenant affairé, grave, recueilli. C'est que l'heure de la bourse a sonné, et comme on dit, «les affaires sont les affaires». Chacun de ces petits bonshommes s'avance, muni d'un album dont toutes les feuilles sont divisées en un certain nombre de compartiments, alvéoles destinées à enchâsser les timbres suivant un ordre méthodique, timbres de tous les prix et de tous les pays, de toutes les formes et de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs et de toutes les effigies. Tous les compartiments ne sont pas remplis. Ces vides indiquent ou les pièces qui manquent à la collection, ou bien celles dont, en prévision d'une hausse, on se propose d'acquérir au plus bas prix possible un certain nombre d'exemplaires, pour les revendre ensuite avantageusement, le moment venu. C'est là le fin de l'opération, notez; car par ce moyen, et sans qu'il en coûte grand chose, on peut arriver à parfaire tout doucement sa petite collection. Et d'aucuns y arrivent, à ce qu'il paraît. Mais ce sont les malins, ceux-là; et ne croyez pas qu'ils fassent les finauds! Bien au contraire. A voir leur air innocent et candide, vous jureriez certainement qu'ils sont du bois dont on ne les a pas faits. Renards couverts d'une peau d'agneau, ils vont et viennent, l'oreille à tout, et l'œil aussi, et prenez bien garde à vos poules! Là, pas de pouf à craindre d'ailleurs, car c'est au comptant que se traitent toutes les opérations. Et cela posément, sans confusion, sans le moindre cri. On s'aborde en feuilletant les albums. On compte les lacunes. Alors:--Je demande ou j'offre tel timbre, y a-t-il vendeur ou acheteur?--Voilà.--Combien? --Tant.--C'est cher.--Il y a hausse.--Jeudi, ils n'étaient qu'à tant; trop d'écart.--C'est qu'il s'en est beaucoup vendu. A prendre ou à laisser.
On prend ou on laisse, selon. Cela dépend du vent qui souffle sur le marché et fait tourner toutes ces petites têtes folles. Et puis, il y a là aussi, comme ailleurs, des haussiers et des baissiers. Tel timbre est un jour déprécié, qui le jour suivant est porté aux nues, et réciproquement. Ainsi, en ce moment, le Brésil est en faveur, et les villes hanséatiques sont recherchées. Demain en sera-t-il encore de même? Demandez-le à M. votre fils. C'est peut-être une des fortes têtes de la bourse aux timbres. Il est cependant certaines valeurs qui échappent à toute pression, par exemple le Maximilien, depuis longtemps hors de prix. Voilà où nous en sommes. Allez vous promener aux Champs-Elysées, vous pourrez voir les voilures de chèvres inoccupées, les chevaux de bois immobiles, Guignol désespéré se battre en vain les flancs devant des chaises vides; mais pour ce qui est de la bourse aux timbres, si, dès qu'elle est ouverte, un seul instant vous la voyez chômer, dites qu'il y a encore des enfants. Hélas! pour ma part, je commence bien à craindre qu'il n'y en ait plus.
Louis Clodion.
Auguste de la Rive
Auguste de la Rive est fils d'un physicien suisse, né comme lui à Genève, et qui s'était consacré comme il devait le faire lui-même, presque entièrement à l'étude de l'électricité. Appartenant à une des plus riches et des plus anciennes familles de la cité de Calvin, Auguste de la Rive hérita non-seulement de la grande fortune de son père, mais encore du talent et des amitiés scientifiques qu'il avait formées pendant la période la plus orageuse de notre révolution.