Didier ne pourra donc rien savoir; la vérité lui est fermée. Ni les prières de la mère ni les raisonnements de Hornus ne peuvent agir sur sa volonté. Il ne rendra les lettres, le portrait, que lorsque Madeleine lui aura dit elle-même quelle ne l'aime plus. C'est cet aveu qu'il lui faut et il va le chercher au couvent des Dames-Bleues où Mlle de Rémondy a été élevée et où elle est venue se réfugier. Car le malheur qui a frappé Didier l'a aussi atteinte; M. de Castillan, en racontant à sa pupille l'histoire de M. d'Alein, lui a démontré de quel danger il l'avait sauvée, d'un mariage qui la faisait la femme d'un fou frappé d'avance de folie par l'hérédité de la folie de son père. Madeleine s'est résignée en cherchant en Dieu un appui. L'entrevue est consentie dans le jardin du cloître tout embaumé et qui sert de parloir d'été. Hornus et le marquis sont là; derrière eux nous voyons arriver M. de Castillan et sa sœur Estelle. Le tuteur ne se soucie guère de ce tête-à-tête entre Madeleine et sa pupille, mais Hornus combat ses conclusions hypocrites et la supérieure résout de son autorité le litige en faveur d'une explication entre les jeunes gens.

Elle a lieu, cette explication, et elle n'est pas longue. Plus fort que toutes les craintes et que tous les raisonnements, la passion a parlé et Madeleine, émue jusqu'au fond de l'âme des pleurs et de l'amour de Didier, lui dit qu'elle l'aime et qu'elle l'aimera toujours. Puis, comme effrayée à la pensée de la folie héréditaire de Didier, elle se lève du banc où elle était assise la tête appuyée sur l'épaule de Didier, en s'écriant quelle ne peut être à lui. L'épreuve est faite; M. de Castillan reparaît et le marquis d'Alein, exaspéré, déclare hautement qu'il renonce à Mlle de Rémondy et, élevant le ton de la menace, il interdit au conseiller de penser à elle, à quoi M. de Castillan répond qu'on ne se bat pas avec le fils d'un fou et que des gens comme Didier on les douche et on les enferme.

Didier sait tout maintenant: Hornus l'a mis au courant de cette lamentable catastrophe du marquis d'Alein. Le jeune homme vit retiré dans son château; sa mère l'a surpris à lire des livres de médecine sur la folie. Qui sait si la maladie qui a saisi le père ne saisira pas le fils hanté par cet horrible souvenir! et la marquise d'Alein, qui veut sauver Didier de l'effroi de la pensée d'hérédité, trouve un moyen extrême. Cette mère se sacrifie, en laissant entendre à Didier qu'elle est coupable et que le marquis d'Alein n'était pas son père.

J'avoue que dès le commencement de la pièce je m'attendais à ce dénouement que je trouvais inutilement mélodramatique; mais je comptais aussi qu'une belle scène entre le fils et la mère sortirait de cette situation qu'elle rachèterait. Le public me paraissait assez surpris, mais j'espérais que l'auteur qui l'attendait là allait le surprendre à son tour et que cette défaillance momentanée se redressait par une scène maîtresse. Il n'en a rien été. Devant cette courageuse confession maternelle, Didier impose silence à la marquise en lui disant:

«Tais-toi, ton pieux mensonge est inutile. Ne crains rien pour moi. Je ne crois pas à l'hérédité, et les livres que j'ai lus m'ont appris à ne pas y croire. J'ai foi dans le bonheur qui m'arrive sous les traits de Madeleine.» Et, en effet, nous voyons Mlle de Rémondy, majeure de la veille, hors de tutelle par conséquent, et devenant la jeune marquise d'Alein après avoir déjoué les desseins ténébreux de M. le conseiller de Castillan.

Est-ce à dire que ce dénouement un peu trop facile atteindra le succès de l'Obstacle? en aucune façon. La pièce est des plus attachantes en ses quatre actes, avec des scènes pleines de passion et d'émotion, charmante dans ses accents justes et pénétrants, d'un goût délicieux et parfois d'une poésie exquise. La langue de M. Alphonse Daudet, cette jolie langue colorée et pittoresque, y fait merveille; il y a là œuvre d'artiste supérieur et j'oublie la comédie et ses faiblesses du dernier quart-d'heure pour ne me souvenir que du second acte tout entier, des scènes ravissantes du cloître et des rôles hors ligne de Hornus, de Didier et de la marquise. Je crois fermement que le public sera de mon avis.

Hornus c'est M. Lafontaine, excellent comédien dans un rôle d'excellent homme. Didier, c'est M. Duflos que toute la salle a applaudi dans ses deux scènes d'amour. M. Léon Noël a été très bien accueilli dans le personnage du garde-chasse Sautecœur: Mme Raphaële Sisos est bien jolie dans le rôle de Madeleine, et Mme Darlaud bien touchante dans le personnage épisodique de Noëlie. Mlle Desclauzas fait Estelle; Mme Pasca fait la marquise, un succès de plus pour cette comédienne.

Le Théâtre-Français nous a donné un acte tout souriant de finesse, tout vivant d'esprit, une de ces jolies comédies de paravent déjà si nombreuses dans l'écrin de son répertoire. Celle-ci a été écoute avec le plus grand plaisir pendant près de trois quarts d'heure et saluée par les applaudissements de la salle à la chute du rideau. Elle a pour auteur M. Charles de Courcy, coutumier du succès, et pour titre: Une Conversion. Pendant que M. de Champnolin abandonne sa femme pour aller chasser à La Rochelle, qui d'ailleurs n'est guère un pays de gibier, Mme de Champnolin se console de son mieux de cette absence. Elle va au bal, et M. de Latour, qui conduit le cotillon, n'oublie pas sa jolie danseuse. Il envoie des bouquets à Régine, cet amoureux de la veille. Il la prie d'accepter une loge aux Variétés et la prie à dîner au cabaret en compagnie de ses amies.

Il y a péril en demeure, vous le voyez. Par bonheur, M. de Brige veille sur l'honneur de son ami Georges de Champnolin. Il aime tant Georges, M. de Brige! Il sermonne la jeune femme tant et si bien que Régine écoute ce sage et excellent homme et qu'elle renvoie à M. de la Tour et son bouquet, et sa loge, et qu'elle reste à dîner chez elle. Alors, un bouquet revient; c'est de Brige qui l'envoie cette fois; la loge entre sous forme de baignoire, c'est de Brige qui l'adresse et de Brige offre à dîner à Régine au café Anglais. Mme de Champnolin a tout compris, en femme d'esprit elle accepte les fleurs et la loge et retient à dîner chez elle, au coin du feu, ce bon de Brige, ce Bourdaloue laïque qui lui a prêché la vertu; quand M. de Brige a dans ce tête-à-tête fait une déclaration, elle le laisse seul à ses réflexions, lui écrit un petit mot et part pour la Rochelle.

Ceci fait, M. de Brige opère son mouvement de retraite entre le valet de pied et la femme de chambre qui l'accompagnent jusqu'à porte. C'est tout, mais c'est rempli de bonne humeur et de saine gaieté. M. Febvre joue à merveille le rôle de Brige. Mme Worms-Baretta est charmante dans le personnage de Régine. Mlle Ludwig dit avec beaucoup d'esprit un spirituel rôle de soubrette. La Comédie-Française a donc dit adieu dans un succès à l'année théâtrale qui vient de s'en aller, elle attend le Thermidor de M. Sardou pour saluer l'année qui vient.
M. Savigny.