--Et a quoi pensez-vous?
--Je pense que vous êtes une froide statue et que vous ne m'aimez pas!
--Voilà une galante découverte!... Pour ne pas être en reste avec vous, je vais vous en confier une autre que j'ai faite: c'est que vous aimez trop votre femme pour qu'il vous soit possible d'aimer fortement ailleurs.
--Vous savez bien le contraire, protesta-t-il, vous savez bien que vous m'avez ensorcelé!
--Oui, je joue le rôle de la méchante fée, tandis que la fée du foyer demeure dans le fond de votre cœur, pure, impeccable, religieusement adorée.
--Qu'en savez-vous?
--Ne l'ai-je point vu tout à l'heure? Vous êtes devenu morose rien qu'à la pensée qu'elle put appliquer pour son compte vos théories sur la passion irrésistible.
--Ce n'est pas la même chose.
--Naturellement... Elle, la sainte madone, doit rester inattaquable et immaculée dans son sanctuaire... Mais Mme Liebling, une étrangère un peu coquette, un peu excentrique, et d'ailleurs séparée de son mari... oh! celle-là, on peut lui faire la cour sans scrupules, on peut chercher à la compromettre, et, en supposant qu'elle succombe, cela ne tire pas à conséquence!... Et si Mme Liebling, qui n'est pas une sotte et sait se défendre contre ses propres faiblesses, hésite à livrer sa personne à quelqu'un qui ne lui donnerait en échange qu'un morceau de son cœur, on l'accuse d'être incapable de tendresse, et on l'appelle «une froide statue»...
Elle s'interrompit pour s'adresser au cocher: