--Eh! oui, c'était Mme Liebling... Tu le sais bien, puisque tu as pris la peine de m'espionner... Si c'est Christine qui t'a donné ce joli conseil, je lui en fais mon compliment!... C'était Mme Liebling, à qui j'avais promis hier de lui rendre visite dans sa voiture... Le cas n'est pas pendable, j'imagine, la chose s'étant passée en landau découvert, devant des milliers de personnes... Je ne t'en aurais pas fait mystère, si, dès le début, tu n'avais manifesté une jalousie enfantine. En me taisant, j'ai simplement voulu ménager des susceptibilités qui, permets-moi de te le dire, ne sont guère de mise dans ce pays-ci et dans le monde où nous vivons.

Alors, avec un redoublement de mauvaise humeur, il lui laissa entendre qu'ayant épousé un artiste, elle devait se soumettre à certaines obligations qu'impose la nécessité de se créer des relations.--Un peintre ne devait pas être jugé d'après les préventions qui ont cours chez les bourgeois, et ce qui semblait une énormité à Rochetaillée était considéré dans le monde comme une action fort innocente. Une femme exposée à rencontrer chaque jour des modèles dans l'atelier de son mari devait montrer un esprit plus tolérant et se défaire de ces mesquines idées provinciales.--Se grisant de ses propres paroles et s'obstinant à plaider les circonstances atténuantes, il ne s'apercevait pas de la cruauté de son argumentation et il aurait continué longtemps ainsi si Thérèse ne lui avait impétueusement coupé la parole:

--Taisez-vous! murmura-t-elle, ne sentez-vous pas que vos propos me déchirent le cœur? Ils sont si différents de ceux que vous me teniez dans le jardin du Prieuré, lorsque vous me demandiez de vous épouser!... En ce temps-là, c'était moi qui me trouvais trop paysanne pour vivre dans votre milieu, et c'était vous qui me rassuriez en me répétant que j'étais la meilleure femme que pût désirer un artiste... Il n'y a pas trois mois, vous aviez le monde en aversion et vous me proposiez de vivre dans la plus absolue solitude... Le changement a été prompt! Celle qui a transformé vos goûts m'a du même coup enlevé votre cœur, et vous osez me reprocher d'être jalouse de cette créature?... Et quand je suis navrée de vos mensonges, quand je pleure notre bonheur détruit, notre intimité brisée par une étrangère, vous ne craignez pas de railler mon étroitesse d'esprit et mes préjugés de province! Ah! ma province, mon pauvre petit Prieuré, pourquoi ne m'y avez-vous pas laissée?... Je ne connaîtrais pas l'atroce chagrin que vous me causez aujourd'hui...

Elle s'était rassise et pleurait silencieusement. En voyant ces larmes muettes glisser entre les doigts et rouler sur les bras nus de Thérèse, Jacques fut lentement attendri. Le souvenir des heureux jours du Prieuré, évoqués douloureusement par la jeune femme, acheva de lui retourner le cœur. Sa poitrine se serra, ses nerfs se détendirent et tout d'un coup il s'agenouilla près de Thérèse; il écarta les mains qu'elle tenait appuyées contre sa figure et voulut, en signe de repentir, poser ses lèvres sur les yeux mouillés de l'affligée. Mais d'un geste découragé elle le repoussa et se rejeta en arrière.

--Non, dit-elle, laissez-moi... Ne comprenez-vous pas qu'en ce moment vos caresses me sont odieuses?... Vous avez encore sur vous l'odeur de cette femme à qui, sans doute, vous en avez prodigué de pareilles...

--Thérèse, protesta-t-il, je te jure que tu te trompes... Rien de ce que tu supposes n'est arrivé... Oui, il est vrai, j'ai rencontré hier à la redoute Mme Liebling et, dans un moment d'étourderie, j'ai accepté l'offre d'une place dans sa voiture... Une fois l'engagement pris, j'ai eu peur de passer pour ridicule si je ne le tenais pas. Je suis allé au rendez-vous et mon seul tort est de te l'avoir caché; mais, pendant cette promenade, tout s'est borné à de banales galanteries. Je n'aurais pas dû me prêter aux fantaisies d'une femme coquette et un peu excentrique, mais je t'en demande humblement pardon... C'est toi seule que je chéris et toi seule qui possède le meilleur de moi-même.

Hélas! au moment où il murmurait cette amende honorable, il voyait, entre lui et Thérèse, l'image de Mania s'interposer comme pour donner un démenti à ses protestations. Tandis qu'il parlait, sa pensée, invinciblement, retournait sur la route de Villefranche; il ne pouvait s'empêcher de penser à la blanche forme de Mme Liebling penchée vers lui, à l'attirante caresse de ses yeux, à son bras nu qu'il avait un moment tenu prisonnier entre ses mains, et il sentait que, bon gré malgré, cette apparition tentatrice viendrait, ainsi qu'un regret, se glisser jusque dans l'intime tête-à-tête de la vie conjugale. Thérèse aussi, d'ailleurs, semblait en avoir l'intuition, car elle ne se laissa point fléchir. Les supplications de Jacques n'avaient ni cet élan ni cet accent convaincu qui vont droit au cœur et en font jaillir une source de pardonnante tendresse.--La jeune femme hocha tristement la tête.

--Le mal est fait, reprit-elle, et toutes vos protestations ne le répareront pas. Vous avez vous-même tué la confiance que j'avais en vous, et, quoi que vous me juriez maintenant, je me dirai toujours: «Puisqu'il m'a trompée une fois, pourquoi ne me tromperait-il pas encore?» Du moment où vous avez pu m'abuser par un mensonge, qui m'assure maintenant de votre sincérité?... Ah! continua-t-elle en se tordant les mains, c'est cela qui est plus cruel encore que votre infidélité! Ce qui est affreux, c'est d'être obligée de douter de l'homme en qui on croyait, c'est de sentir diminuer d'heure en heure l'estime et l'affection qu'on avait pour lui...

Il s'élança vers elle et chercha à lui prendre les mains:

--Tu ne m'aimes plus, toi, Thérèse?... Non, ce n'est pas possible!