--Oh! la plus simple du monde: je m'y suis marié!
Et comme on gardait autour de lui un silence discret et d'un respect modéré:
--Oui, marié, dit-il, et avec la plus honnête fille de Paris.
Il faut lui laisser son illusion. Mais, après tout, l'improbable est possible. Un philosophe parisien, grand amateur de statistique morale, a calculé qu'il se trouve une honnête femme sur cent au bal de l'Opéra. Oh! mais non pas seulement une honnête femme dans le sens courant du mot; non, une bonne mère de famille qui, par hasard, a eu la curiosité de cet inconnu. C'est cette honnête femme qu'il s'agit de trouver dans le tas bruyant et grouillant. Et ce n'est pas facile.
Mais si les provinciaux, les barons de Gondremarck étrangers et les tout jeunes, tout jeunes gens ont encore la superstition du bal de l'Opéra, les Parisiens s'en soucient fort peu et ils s'inquiètent beaucoup plus des grandes premières à l'horizon que des descendants des Clodoches ou des pas nouveaux de la Goulue, préceptrice de Mlle Réjane. Le Mage à l'Opéra et Thermidor à la Comédie-Française hypnotisent les curiosités bien plus sûrement que M. Liégeois hypnotiserait Gabrielle Bompard. Avoir une place pour le Mage! Obtenir un fauteuil pour Thermidor!
Il paraît que tous les comédiens de Paris s'intéressent au drame de M. Sardou plus qu'à aucune autre pièce. Et la raison en est bien simple: le héros (les journaux nous l'ont assez répété) le héros de l'œuvre est un comédien. A travers l'acteur La Bussière, tous les acteurs de la capitale pourront se croire des sauveurs. Ils avaient déjà leur saint: le comédien Saint-Genest; ils auront leur d'Artagnan. Il paraît que ce La Bussière fut, au 9 thermidor, le terre-neuve d'un tas de suspects. Il sauva la future impératrice Joséphine qui lui fit, par reconnaissance, une pension, ce qui n'empêcha point le brave homme de finir dans un asile d'aliénés.
Vous verrez qu'il se trouvera des gens pour dire que La Bussière n'a jamais existé ou qu'il n'a jamais sauvé personne. Mais les comédiens n'entendront pas de cette oreille-là et ils élèveraient un monument à La Bussière que je n'en serais pas étonné.
Un monument! Pourquoi pas?--Le drame de M. Sardou n'en sera pas moins le monument le plus sûr. Et voilà qu'on va parler du cabotin ignoré autant qu'on parlerait de César, d'Alexandre, d'Antoine ou de Cléopâtre. C'est un rude tremplin de renommée que le théâtre.
Ce qui n'empêche pas un comique de talent, mais de peu de voix--celui dont Augustine Brohan a dit: «Il parle trop bas. C'est un excellent comique pour chambre de malades»--de s'écrier de temps à autre:
--Ce qui me navre, c'est que rien de nous ne survivra!