--Eh bien! demanda Lechantre, et cette aquarelle?... En es-tu content?
--Pas trop, repartit Jacques, je me heurte à des difficultés d'exécution que je ne prévoyais pas... Il faudra, M. Lechantre, que vous me donniez demain un conseil...
--Allons, pensa Thérèse, si son métier le préoccupe, c'est qu'il songe moins à cette femme... Peut-être y a-t-il encore de l'espoir!...
Trompée par la réponse et les airs méditatifs de son mari, elle se sentit moins inflexible, plus inclinée à pardonner, au cas où le coupable viendrait sérieusement à résipiscence. Comme pour l'encourager dans ces indulgentes dispositions, Jacques l'emmena le lendemain matin à Cimiès avec Lechantre et Christine, la maman Moret, fatiguée de la course de Menton, ayant déclaré qu'elle désirait se reposer. Ils déjeunèrent sous la tonnelle d'une auberge, et Jacques, remis en train par les conseils du paysagiste, travailla trois heures d'affilée. Mais, quand on fut de retour à la maison, il sortit sous couleur de reconduire Lechantre, et ne rentra que vers sept heures.
Ne se tenant pas pour battu, il s'arrangea chaque jour pour s'esquiver à la tombée du crépuscule et pour courir, tout enfiévré, rue de la Paix. Le temps devint pluvieux, et les averses lui ôtèrent le prétexte de sortir pour travailler à son aquarelle.--Il passait ses après-midi claquemuré dans le salon, en compagnie de la petite mère qui tricotait, de Christine qui bâillait sur un livre, et de Thérèse qui, tout en tirant l'aiguille, observait à la dérobée l'agitation mal déguisée de son mari. Lechantre s'employait de son mieux pour égayer ses amis; mais, dès que sonnaient cinq heures, Jacques se montrait plus agacé et inquiet. Il s'habillait en hâte, déclarait qu'il avait besoin de respirer l'air, et, une fois dehors, il s'acheminait vers l'hôtel de Mania, espérant toujours la trouver seule, et chaque fois se rencontrant avec quelque visiteur importun. Tantôt c'était la comtesse Acquasola, complètement décavée, et venant emprunter dix louis à Mme Liebling; tantôt il se heurtait à Flaminius Ossola, qui consultait Mania sur un article destiné à la Gazette des étrangers, et qui, ravi de causer avec le peintre, ne bougeait plus de sa chaise. Jamais Jacques ne pouvait jouir d'un paisible quart-d'heure de solitude. Il s'en revenait dépité, nerveux et irritable, à son logis.
--Jacques est bien changé, remarquait perfidement Christine, autrefois il avait le caractère plus égal; maintenant il s'emporte pour un rien, et ne desserre les dents que pour bougonner.
--En effet, ajoutait la petite mère, il est devenu un peu fantasque, et on dirait que les choses ne marchent pas à son idée... Mon Dieu! il est pourtant ici comme un coq en pâte!... Thérèse, vous doutez-vous de ce qui peut le contrarier?...
--Non, répondait celle-ci en affectant la surprise, je ne sais...
Hélas! elle ne le savait que trop et, après avoir espéré un moment qu'il se guérirait de sa passion, elle devinait maintenant l'étendue et la virulence du mal. Toutes ces sorties à heure fixe, ces retours maussades suivis d'accès de mauvaise humeur, ne lui laissaient plus de doute sur l'état du cœur de Jacques. Quand il s'échappait de la maison à la nuit, elle se disait: «Il va voir cette femme...», et son imagination cruellement allumée par la jalousie lui peignait l'artiste aux genoux de Mme Liebling. En dépit de ses efforts pour feindre l'indifférence, ses traits prenaient par moments une expression désolée, et les yeux inquisiteurs de Christine se fixaient curieusement sur elle. Quand Jacques rentrait pour dîner, le regard assombri, les lèvres serrées, le geste fiévreux, elle songeait avec une amère satisfaction que Mania le faisait souffrir à son tour, puis une réflexion mortifiante l'exaspérait de nouveau: «Quelle diabolique influence cette étrangère devait exercer sur lui, pour qu'il supportât sans se décourager ses dédains et ses coquetteries!» Elle s'irritait en pensant que, là-bas, dans la maison de la Viennoise, il se montrait empressé, aimable, séduisant, et qu'il réservait pour le logis conjugal ses maussaderies et ses accès d'humeur. Parfois elle était tentée de s'élancer vers Jacques, de le tirer à l'écart et de lui dire: «Sachez donc au moins mieux jouer la comédie; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour votre mère!» La fierté l'emportait sur son indignation, et, refermant en son cœur sa jalousie grondante, elle se condamnait au silence; mais quand elle rentrait seule, la nuit, dans sa chambre, ou Jacques n'apparaissait plus, elle s'abandonnait à de violentes crises de désespoir, et enfonçait sa tête sous ses oreillers pour que personne ne l'entendit pleurer.
Les nuits de Jacques n'étaient guère meilleures. Les visites quotidiennes chez Mania surexcitaient sa passion sans la contenter. Obligé de se taire en présence des fâcheux qu'il rencontrait chez Mme Liebling, contraint de dissimuler son dépit en rentrant rue Carabacel, il était encore tourmenté par la crainte d'éveiller les soupçons de Mme Moret et de Christine. Il désirait le départ des deux femmes, tout en le redoutant, car il prévoyait qu'une fois seul avec Thérèse, il se trouverait fatalement acculé à une périlleuse alternative: provoquer un éclat désastreux ou renoncer à ses assiduités près de Mania...