Si l'on entre dans le détail des choses, si l'on examine de près les circonstances accessoires, il n'est pas démontré, même, que l'outillage de la France, au point de vue financier, ne soit pas supérieur à l'outillage de l'Angleterre. Si cette dernière empruntait demain un milliard au taux de 3.15%, trouverait-elle quinze milliards? C'est douteux. Mais, il faut le dire bien vite, notre supériorité à cet égard provient surtout d'une répartition plus normale, plus démocratique si l'on peut dire, de nos ressources pécuniaires. En France, avec quinze francs d'argent comptant et une épargne quotidienne de 17 centimes par jour (le total des versements à effectuer par 3 francs de rente d'ici au 1er juillet 1892 sur la nouvelle rente représentant cette petite somme), n'importe qui peut être créancier de l'État; c'est dire que le papier revêtu de la griffe du Trésor est à la portée du plus humble. En Angleterre, l'unité de rente est de trois livres sterling, plus de 75 francs, ce qui représente un capital d'environ 2.500 francs aux cours actuels. En d'autres termes, la France, en cas d'emprunt, s'adresse à la population tout entière, du haut en bas de l'échelle sociale; chez nos voisins, on s'adresse seulement, par la force même des choses, à une classe relativement privilégiée, au select few.

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Ce n'est qu'à l'aide de longs et persistants efforts que nous sommes parvenus à asseoir notre crédit au rang qui, maintenant, lui est définitivement assigné. En 1817, il nous fallait payer 9.52% par an: la maison Baring (qui depuis...) ne voulut en effet prendre notre 5% qu'à 52 fr. 50. En 1825, sous M. de Villèle, il y avait déjà un progrès considérable, puisque ce ministre parvenait à emprunter 400 millions en 5% à 89.55, soit à 5.58%. Quelques années plus tard, nouvelle amélioration; le gouvernement émettait un emprunt 4% à 102 fr., soit à 3.98%. Mais, dans les premières années du règne de Louis-Philippe, le crédit national retomba. En 1831, on demanda 120 millions en 5% à 98 fr. 50, soit à 5.07%; on obtint à peine 20 millions. En 1841, en 1844, en 1847, ce n'est qu'en s'assurant le concours de puissants syndicats de banquiers, français et étrangers, qu'on parvient à placer la rente française dans le public, à qui cette rente rapportait de 4 1/2 à 5%.

Elle produisit plus encore pendant la République de 1848, qui fit deux emprunts en 5%, émis, le premier à 71 fr. 60, le second à 75 fr. 25; leur intérêt se dégageait à 6.98% et à 6.64%.

Sous l'empire, on commença de s'adresser directement au public; jusqu'alors, on l'a vu plus haut, on était placé sous l'onéreuse tutelle des syndicats de banquiers. Le nouveau système réussit à merveille. En 1854, le gouvernement emprunta 250 millions, en 5% à 92.50 ou en 3% à 59 fr. 20 nets, au choix du souscripteur. L'intérêt était ainsi de 5.40% environ; le public apporta 467 millions en 5%. En 1855, pour un emprunt de 750 millions émis aux mêmes conditions que le précédent, la souscription publique produisit 2.175 millions, dont 450 millions fournis par l'étranger. En 1859, un emprunt de 520 millions fut offert; le public apporta quatre milliards. En 1868, quinze milliards se disputèrent les 450 millions en rente 3% émis par le gouvernement. Il est vrai que ce 3%, vendu 70 francs, était en réalité du 4.30%. En 1870, au moment de la guerre, l'emprunt de 805 millions, en 3% à 60 fr. 60, fut largement souscrit. Le revenu en était de 4.95%.

Après la guerre, comme on le comprend aisément, les emprunts, dits de libération du territoire, se ressentirent de la situation du pays, et rapportèrent environ 6% aux souscripteurs. Mais les sacrifices matériels que dut faire la France furent superbement compensés par les encouragements moraux qu'elle reçut. Qui ne se souvient de l'emprunt 5% de trois milliards, émis en 1872, et qui fut l'occasion d'un mouvement de capitaux tel, qu'il ne se renouvellera probablement jamais. On mit quarante-trois milliards à la disposition de la France. L'emprunt fut couvert une fois et demie en Angleterre, plus d'une fois en Allemagne, cinq fois par la France, cinq fois par le reste du monde!

C'est à propos de cet emprunt que, pour la dernière fois, en France, on eut recours aux services des syndicats de banquiers. M. Thiers savait bien, d'avance, que l'emprunt serait souscrit largement; mais il importait de relever les courages abattus, de faire renaître la confiance de tous, de rendre, d'un seul coup, tout son lustre au crédit national. Un succès? Ce n'était pas assez: il fallait un triomphe, et M. Thiers mit tout en œuvre pour obtenir ce résultat. Il offrit aux grands banquiers des irréductibilités, sachant bien que ces banquiers, ainsi amenés à travailler pour eux-mêmes, travailleraient en même temps dans l'intérêt du pays. Le président de la République comptait que cette combinaison contribuerait puissamment au succès; mais jamais, dans ses prévisions les plus optimistes, il n'espéra la prestigieuse apothéose dont plus haut il est parlé!

Trois derniers emprunts à noter. En 1881, le 3% amortissable apparut. Il fut, pour une somme de 1 milliard, émis à 82 fr. 25, produisant ainsi 3.60%, et l'émission fut couverte 14 fois. En 1884, une seconde émission de 350 millions d'amortissable à 76.60 fut souscrite une fois et demie, au taux de 76.60; l'intérêt est de 3.91%. Enfin, 1886, l'État demanda 5,000 millions en 3% à 70.80, c'était du 3.76%. L'emprunt fut couvert près de 21 fois.

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On a vu, au commencement de cet article, les résultats du dernier emprunt. Ils sont supérieurs à tous les autres, même à ceux de 1886. Car, nous venons de le dire, l'intérêt alors offert aux souscripteurs était de 3.76%. Cette différence de 0.52% est énorme, puisqu'elle représente près de 14% de diminution sur l'intérêt offert il y a quatre ans seulement.