--Demain, je serai libre!
Comme pour sceller sa promesse, il voulut reprendre Mme Liebling dans ses bras et boire de nouveau sur ses lèvres l'oubli de ce passé dont il allait se détacher, mais elle se dégagea vivement, et le tenant à distance:
--Non, dit-elle d'une voix ferme et caressante en même temps, quand vous aurez rompu vos liens, je vous rendrai mes lèvres... Pas avant!... Maintenant partons.
Tandis qu'elle descendait l'escalier, Jacques prenait congé de l'hôtesse. Il rejoignit Mania à vingt pas du landau. Le cocher, en voyant revenir sa maîtresse, avait tourné les chevaux dans la direction de Villefranche et ouvert la portière.
--Adieu! murmura la jeune femme en serrant la main de Jacques, rappelez-vous ce que vous m'avez promis, et ne revenez chez moi que lorsque vous pourrez y rentrer sans scrupule.
--Vous m'y verrez dès demain!
--Croyez-vous? répliqua-t-elle avec son ironie coutumière, je ne pense pas que les choses aillent si vite, et je vous donne jusqu'à samedi... Samedi, je serai seule, et je vous attendrai à six heures...
Elle sauta légèrement dans le landau. Tandis que les chevaux prenaient le trot elle se retourna encore vers Jacques, et ses yeux semblèrent lui crier:
--Souvenez-vous!
Dès que la voiture eut disparu, le peintre regagna la station de Beaulieu par le raccourci qui longe le rivage. Son retour avec Thérèse par le même sentier avait eu lieu trop récemment pour que le souvenir de cette nocturne promenade ne se représentât pas à son esprit. Néanmoins cette résonance du passé ne réussit ni à toucher son cœur ni à amortir sa passion. Il frissonnait d'amour rien qu'en se rappelant la saveur des lèvres de Mania, et il ne pensait qu'avec irritation à ces délices interrompues par la brusque apparition de Thérèse.--Par quel hasard maudit ou par quelle préméditation agressive avait-elle choisi pour but de promenade ce village de Saint-Jean? Lechantre seul pouvait lui donner l'explication de cette malencontreuse fantaisie, et il résolut d'aller la lui demander sur-le-champ. D'après ce que lui apprendrait le paysagiste, il dresserait un plan de conduite et chercherait le moyen le plus sûr d'arriver à une séparation, sans éclat. Il désirait rompre sans retard; il était las de biaiser et de mentir, il voulait sortir a tout prix de cette situation équivoque. Pourquoi, d'ailleurs, se laisserait-il arrêter par des considérations sentimentales ou des scrupules de fausse délicatesse? Thérèse n'avait-elle pas la première manifesté des intentions hostiles? Ne lui avait-elle pas nettement déclaré qu'elle se détachait de lui?... Elle serait mal venue, maintenant, à s'étonner de ce qu'il la prenait au mot.--Toutes ces réflexions lui montaient impétueusement au cerveau avec des soubresauts pareils à ceux d'un liquide qui entre en ébullition. Puis, dans des intervalles d'accalmie, à l'aspect de cette paisible côte de Beaulieu où les ombres du couchant s'allongeaient déjà, il songeait aux rapides changements qui s'étaient opérés dans sa vie depuis la soirée où il avait pour la première fois suivi ce sentier. Quand il y était venu, quelques semaines auparavant, l'amour de Mania se remuait à peine en lui comme le germe dans la semence. Il ne l'envisageait que comme une romanesque hypothèse, un château en Espagne doucement chimérique. Il n'en considérait que les lignes aimables, les vaporeux contours et les sommets idéalement éclairés. Si on lui eût dit alors que, pour réaliser ce rêve séduisant, pour asseoir en terre ferme ce château aérien, il lui faudrait oublier la foi jurée, tromper une femme qui se reposait sur sa loyauté, mentir à toute heure et, finalement, rompre avec tout son passé, certes, il se fut récrié, il aurait déclaré la chose indigne de lui... Et pourtant un mois s'était écoulé à peine; les mêmes géraniums qui avaient frôlé la robe de Thérèse poussaient encore dans le chemin leurs tiges fleuries, et toutes ces suppositions qui lui avaient paru inadmissibles étaient devenues la réalité. Il avait suffi d'une première faiblesse, d'une abdication momentanée de sa volonté, pour que des actes irréparables se succédassent fatalement les uns aux autres, comme ces générations d'insectes dont on ne peut plus arrêter la fécondité...