--Tu es une brute, ajouta-t-il, et ta femme est un ange...
Bien que les progrès de sa passion eussent singulièrement endurci sa sensibilité et développé son indifférence pour tout ce qui ne se rapportait point à Mania, le peintre frissonna en apprenant l'imminence de ce déchirement qu'il avait provoqué. La rapidité avec laquelle se précipitaient les événements, et la décision énergique de Thérèse l'accablaient de confusion en même temps qu'elles remuaient en lui un mélange de regrets et de remords. Lorsqu'il rentra en compagnie de son ami dans le salon de la rue Carabacel et qu'il revit, à la lumière assourdie des lampes, à côté de la petite mère et de Christine, l'épouse qu'il venait d'offenser si grièvement, une rougeur lui monta au front et il lui fut impossible de dissimuler son malaise.--Thérèse avait eu le temps d'effacer la trace de ses larmes et de se composer une physionomie impassible. Elle reçut son mari avec cette gravité calme sous laquelle, depuis quelques semaines, elle déguisait les agitations de son âme; mais l'apparente sérénité de cet accueil, loin de diminuer la gêne de Jacques, la rendit encore plus pénible. Il ne savait guère dissimuler et son embarras n'échappa ni à la sollicitude de Mme Moret ni aux malignes investigations de Christine. Il s'efforça de feindre néanmoins et cet effort acheva de le mettre à la torture. Il lui fallut, pour sauver les apparences, questionner sa mère et sa sœur sur l'emploi de leur après-midi et s'informer hypocritement de l'endroit quelles avaient choisi comme but de promenade.
Nous sommes allées à Saint-Jean, dit Christine; c'était une mauvaise inspiration... L'auberge où nous voulions nous arrêter était fort mal fréquentée, à ce qu'il paraît, et Thérèse elle-même, malgré ses préventions en faveur de Nice, a été obligée de battre en retraite...
Pendant qu'elle s'étendait avec complaisance sur cet incident de la promenade, Jacques changeait de couleur et n'osait plus lever les yeux, de peur qu'on ne s'aperçut de son trouble. Mais, s'il ne regardait personne, il n'échappait point pour cela aux regards des autres. Christine avait remarqué son attitude embarrassée, et, tout en l'observant en dessous, elle songeait: «Il se passe ici quelque chose de louche et certainement Jacques a un méfait sur la conscience. Est-ce que, par hasard, il tromperait sa femme?...» Cette supposition la réjouissait sourdement, et un sourire équivoque effleurait ses lèvres milices.
Lechantre, ayant conscience du trouble de Jacques et des tortures de Thérèse, se mettait en quatre pour rompre les chiens, et, grâce à lui, la soirée se termina sans encombre. Mais le lendemain le supplice se renouvela pour Jacques, obligé par décence à consacrer entièrement à sa famille cette dernière journée. Il errait comme une âme en peine dans l'appartement où baillaient des malles entrouvertes. Il évitait peureusement les occasions de se trouver seul à seul avec Thérèse, et cependant une despotique attirance le ramenait à chaque instant dans la pièce où la jeune femme vaquait à ses préparatifs. Ces tiroirs vidés, ce déménagement de menus objets à l'usage particulier de la jeune femme, disaient trop clairement un départ sans espoir de retour pour qu'il n'en éprouvât point une douloureuse émotion. La figure maintenant tragique de Thérèse lui semblait pleine de méprisants reproches. La comédie qu'il était tenu de jouer devant sa mère et sa sœur l'humiliait et le dégradait à ses propres yeux. Il souhaitait que cette lamentable journée tirât à sa fin et en même temps il redoutait de la voir s'achever en songeant aux adieux du lendemain. Ces angoisses, ces remords et ces appréhensions l'enfiévraient. Les battements de son cœur s'arrêtaient, des suffocations le prenaient, et, le malaise physique se joignant au malaise moral, il devenait irritable et, hargneux avec Christine. La petite mère, stupéfaite de ces brusques coups de boutoir, levait timidement des yeux navrés vers son Benjamin, qu'elle ne reconnaissait plus, et s'effrayant de la livide pâleur de son visage:
Qu'as-tu, mon fils? demandait-elle avec inquiétude en lui saisissant les mains, je ne t'ai jamais vu si irascible?... Te sens-tu malade ou est-ce le départ de Thérèse qui te contrarie? Parle-moi franchement, sinon je finirai par croire, comme Christine, que tu nous caches quelque gros chagrin.
Alors Jacques, honteux d'être si peu maître de lui, essayait de la rassurer avec des caresses, mais dans ses protestations comme dans ses démonstrations tendres il y avait je ne sais quoi de forcé et d'excessif qui sonnait faux: de sorte que la petite mère s'éloignait en hochant la tête et en gardant ses pensées chagrines.
Christine, à son tour, se vengeait des accès d'humeur de son frère en emmenant Thérèse à l'écart et en murmurant d'une voix perfidement compatissante:
--Voyons, vous pouvez bien me dire ça, à moi... Avouez qu'il y a de la brouille entre vous et Jacques!
Thérèse tressaillait et répondait sèchement: