M. Mackenzie-Grieves était une de ces personnalités parisiennes qui, par leur originalité, leur élégance, leur cachet particulier, leur notoriété, occupent une place considérable dans l'existence quotidienne de la capitale et semblent être devenus indispensables à son relief et à son éclat; premiers rôles, étoiles brillantes du théâtre mondain qui, bon gré malgré, accaparent l'attention, donnent au high life son caractère, sa physionomie et dictent les lois auxquelles il obéit.

Homme de cheval consommé et passionné, fin, hardi et superbe cavalier, passé maître dans l'art du dressage, M. Grieves, pendant plus de cinquante ans, a monté trois ou quatre chevaux par jour et a fait l'admiration de tous les promeneurs. On le voyait aux Champs-Élysées et au Bois le matin. On l'y revoyait encore l'après-midi et il n'est personne qui, en apercevant cet impeccable écuyer, élégamment sanglé dans une redingote tirée à quatre épingles, campé, avec autant de grâce, de désinvolture et de distinction que de correction, sur sa monture toujours docile et mise à la perfection, il n'est personne, dis-je, même parmi les profanes, qui ne fût captivé et qui ne le suivît involontairement des yeux.

On avait fini, à l'heure de la promenade, par le chercher instinctivement et lorsque, dans ces derniers mois, vaincu par l'âge et la maladie, il avait dû renoncer à regret à son exercice favori, il semblait aux habitués du Bois de Boulogne que quelque chose leur manquait et qu'un changement s'était opéré dans leurs habitudes.

Aussi son absence fut-elle remarquée au point d'occuper les salons et les clubs comme un véritable événement et fut-il sincèrement regretté par les plus indifférents bien avant de passer de vie à trépas.

C'était, au surplus, un homme aimable et un parfait gentleman que ce centaure, d'une exquise politesse, d'une extrême affabilité et d'une serviabilité peu commune. Très répandu et très prisé dans la bonne compagnie, il excellait à former des amazones, et les meilleures, les plus étincelantes de la haute fashion tenaient à honneur de suivre ses conseils, d'être accompagnées par lui, de se dire ses élèves. J'en pourrais citer ici plusieurs que tout Paris connaît et qui figurent au premier rang de l'escadron de nos grandes dames ayant acquis une incontestable réputation d'habileté dans le sport hippique.

Le Jockey-Club, dont M. Mackenzie-Grieves était membre depuis 1839 et qui lui avait confié, en qualité de commissaire-adjoint, la surveillance du terrain de courses de Longchamps, a assisté en masse à ses obsèques, qui ont pris par là les proportions d'une de ces imposantes manifestations de sympathie dont l'aristocratique assemblée est peu prodigue.

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Une des raisons pour lesquelles on a multiplié autour de son cercueil les démonstrations d'estime et d'affection, c'est que, indépendamment de ses qualités privées et des solides amitiés qu'il avait su se créer, il appartenait à ce groupe assez clairsemé d'Anglais qui ont fixé leur résidence à Paris et qui, ont pris racine au milieu de nous.

Nos voisins d'Outre-Manche, en effet, nous visitent volontiers et fréquemment, passent facilement le détroit, viennent à Paris à chaque instant, y ont de nombreuses relations, souvent même des intérêts, et se plaisent infiniment, quoi qu'on en dise, dans notre atmosphère, plus libre et moins guindée que la leur.

Mais, en général, ils ne séjournent chez nous que temporairement, ne s'y installent point d'une façon définitive et n'y ont pas d'établissement. De telle sorte que, malgré les rapports incessants, les liens de toute nature qui existent entre les deux pays, la proximité où ils se trouvent l'un de l'autre, la facilité des communications entre la France et l'Angleterre, la colonie anglaise proprement dite est, sans contredit, moins nombreuse et moins importante que beaucoup d'autres, l'Américaine par exemple.