--De ce prince Gregoriew dont vous vous êtes entichée, et qui ne sort plus d'ici.

Elle se mordit les lèvres sans répliquer, et Jacques, interprétant son silence comme un aveu, continua avec rage:

--Vous le voyez, vous n'osez pas dire non!

--Je n'ai pas coutume de répondre à des sottises... Le prince Gregoriew est reçu ici en ami, et c'est tout. Rien dans ma conduite, rien dans son attitude, ne vous autorise à m'adresser des questions injurieuses... Le prince s'est toujours comporté avec la correction d'un homme de bonne compagnie, d'un homme bien élevé, et certaines gens de ma connaissance gagneraient à se modeler sur lui... Quant à vos prétendus griefs, ils sont ridicules... En vérité, je vous trouve bien exigeant pour les autres et bien indulgent pour vous! Si j'étais, moi aussi, d'humeur querelleuse, j'aurais de plus sérieux reproches à vous adresser. Croyez-vous, par exemple, que je ne m'aperçoive pas de vos distractions, de vos tristesses et de vos airs ennuyés?... Quand nous sommes ensemble, je ne puis vous arracher une parole.--Votre corps est ici, mais votre pensée voyage ailleurs, et je sais parfaitement où elle va!

Par une manœuvre habile et très féminine, d'accusée elle devenait accusatrice et prenait hardiment l'offensive.

--Oui, poursuivit-elle sarcastiquement, vous regrettez le temps passé, vous avez la nostalgie de votre province et des personnes qui l'habitent... Mon Dieu, je le comprends, et cela part d'un bon naturel... Mais vous devriez au moins l'avouer franchement, car, sachez-le bien, mon cher, je ne me soucie point de retenir les gens malgré eux, et si vous vous sentez dépaysé chez moi, vous êtes libre!...

Devant ce congé si hautainement signifié, toute la colère de Jacques tomba pour faire place à un sentiment de détresse. La peur de perdre Mania à tout jamais le rendit lâche. Il s'humilia, se jeta aux genoux de Mme Liebling, sollicita son pardon et l'obtint. Mais cette capitulation le mettait désormais à la merci de celle qu'il aimait si aveuglément, et la situation ne fit que s'aggraver. Son prestige était diminué; il n'avait plus, pour imposer à Mania, cette autorité virile devant laquelle les femmes se plaisent à trembler. Comme elle le lui avait déclaré elle-même, elle ne supportait pas la faiblesse chez autrui et n'estimait que les gens qui lui tenaient tête. A partir de ce jour, elle n'usa plus d'aucun ménagement, et, loin de modifier ses façons de vivre, elle reprit toute son indépendance. Jacques en souffrit atrocement sans avoir le courage de formuler de nouvelles plaintes; mais ces muettes souffrances, jointes à des inquiétudes d'argent, altérèrent davantage sa santé et le déséquilibrèrent complètement. Dévoré de jalousie, ne tenant plus en place, il changeait à vue d'œil, et son état alarmait gravement Francis Lechantre.

Tout en partageant sa vie entre de faciles plaisirs et des travaux fructueux, ce dernier commençait à s'ennuyer de Paris. Seule, son amitié pour Jacques le retenait à Nice. Il se faisait scrupule d'abandonner son ancien élève dans l'état de dépression physique et morale où il le voyait et de temps à autre il hasardait de timides allusions à un départ possible. Mais Jacques détournait la conversation ou se refusait net à quitter Nice. On avait ainsi atteint le milieu de mai, quand un matin le paysagiste arriva rue Carabacel.

--Mon petit, dit-il d'un ton bref et décidé, je fais mes paquets--As-tu des commissions pour Paris?

--Comment! vous me laissez? demanda Jacques attristé.