--Oui, maman Moret, tranquillisez-vous! Langlois assure qu'avec un régime sévère et en suivant de point en point ses ordonnances, nous parviendrons à enrayer le mal... Comment est Jacques?
--Toujours le même: soucieux, ne parlant point et passant son temps à crayonner... Je le trouve si affaibli et je voudrais tant le voir manger, M. Lechantre!... Ce matin, il a eu une fantaisie et il m'a demandé de lui accommoder un plat qu'on lui servait à Nice... Il appelle cela un risotto et je suis en train de me creuser la tête pour voir si je pourrai venir a bout de cuisiner ça à son idée.
--Un risotto, s'écria Francis en se trémoussant pour paraître gai, ça me connaît, madame Moret, et je puis vous donner un coup de main... D'abord, vous allez faire un roux, vous y mettrez votre riz, que vous nourrirez avec du bouillon et du jus de viande... Quand il sera à point, nous le lierons avec du parmesan râpé et nous aurons un risotto onctueux, à se lécher les doigts jusqu'au coude...
Comme il achevait, Christine rentra de l'église. En entendant Lechantre et sa mère discuter gravement cette question de cuisine, elle haussa épaules, et, comme le paysagiste l'invitait à mettre aussi la main à la pâte elle insinua aigrement qu'on s'occupait trop de la nourriture du corps et trop peu de celle de l'âme. Elle plaignit ceux qui avaient des yeux pour ne point voir.--Quant à elle, loin de s'abuser, elle trouvait Jacques dangereusement malade et n'attendait plus de secours que d'en haut.--Ce sermon eut pour résultat de faire pleurer Mme Moret et Lechantre furieux s'emporta:
--Mademoiselle Christine, répliqua-t-il vertement, il se peut que vous ayez raison et que, comme Marie de Magdala, vous ayez choisi la meilleur part; mais Marthe aussi avait du bon et sans elle Notre Seigneur n'eût pas soupé... C'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous aiderez votre mère à confectionner son risotto... Moi, je vais causer avec Jacques... Madame Morel, n'oubliez pas de m'appeler dès que le riz sera cuit...
Il gagna la chambre de son ami. Le malade, recroquevillé sous des couvertures, s'était blotti dans un large fauteuil près de la fenêtre ouverte. Bien que la matinée fût chaude, il grelottait dans son plaid. Ainsi que Lechantre l'avait déclaré à Thérèse, il était effrayamment changé: son corps amaigri flottait dans ses vêtements; ses cheveux et sa barbe semblaient n'avoir plus de vie, ses joues creuses étaient blafardes; au fond de leur orbite ses yeux noirs renfoncés se mouvaient sans cesse, avec cette inquiète expression questionneuse des malades, qui cherchent à lire sur la figure des gens ce que ceux-ci pensent de leur état. Il tenait un album sur ses genoux et ses doigts émaciés y crayonnaient un paysage.
--Bravo, petit! Tu t'es remis à la besogne, c'est bon signe, dit Lechantre en se penchant pour examiner le croquis.
Il croyait y retrouver le site qui s'étendait en face de la fenêtre, mais il s'aperçut que Jacques avait dessiné de souvenir la rade de Villefranche vue de la route de Beaulieu.
--Tiens, continua-t-il, pour un croqueton fait de chic, c'est gentil!
--Non, soupira tristement Jacques en fermant l'album, ça ne vaut rien. Ça manque de chaleur... Il me faudrait la lumière de là-bas... Ah! les couchers de soleil de la villa Endymion!... Les collines d'oliviers et de pins s'enlevant sur un fond d'or, où brillait clair comme argent un mince croissant de lune!... Voilà ce qu'il me faudrait pour me redonner du ton!.. Ici le paysage est gris et le soleil ne réchauffe pas... Et puis il y a cette angoisse, cette peur d'étouffer qui me paralyse les doigts. Non, voyez-vous, je ne pourrai plus peindre, je suis fini!... Entre nous, M. Lechantre, poursuivit-il en fouillant avidement les yeux de son interlocuteur, que pense Langlois?