--Jacques, commença-t-elle, aie confiance en moi!... Je reviens à toi comme au temps où nous étions encore au Prieuré et où nous vivions si heureux... Je ne me rappelle que ces moments-là, les moments où tu m'aimais et où j'étais si fière de ton amour!... J'ai oublié le reste comme un mauvais rêve. Cet heureux temps d'autrefois, si tu veux, nous le retrouverons tout entier. Dès que ta santé sera meilleure, nous retournerons au Prieuré, tu verras que rien n'y est changé et que le bonheur t'y attend comme jadis...

Doucement, maternellement, comme on parle à un enfant endolori, elle lui remémorait les menus détails de leurs souvenirs de jeunesse et le renseignait sur les choses et les gens qui l'avaient intéressé autrefois:--les quoichiers du verger donnaient toujours leurs exquises prunes violettes; les couchers de soleil étaient toujours aussi beaux sur l'Aujon; l'ancien berger, le Rat d'eau, prenait de l'âge, mais il se maintenait très vert, pêchait toujours avec la même ardeur et demandait souvent des nouvelles de Jacques...

Tout en remontant ce lointain courant des communes souvenances, elle relevait de temps en temps ses profonds yeux noirs vers le malade; soudain elle s'aperçut qu'il ne semblait pas l'entendre... Le regard du peintre se fixait distraitement sur une petite étude pendue au mur, en face du fauteuil, et, en examinant cette toile qui détournait l'attention de Jacques, Thérèse reconnut qu'elle représentait un coin du petit port de Saint-Jean. De nouveau, cette inconsciente marque d'insensibilité lui perça le cœur et elle s'interrompit avec un geste douloureux.

Le geste désolé de la jeune femme tira Jacques de la rêverie où son esprit s'égarait; une rougeur lui monta aux joues et, confus comme un écolier pris en faute, il balbutia:

--Pardon!... Je suis indigne!...

Puis l'émotion, la honte et les regrets qui l'agitaient provoquèrent fatalement une de ces terribles crises qui se manifestaient avec une soudaineté fulgurante. Sa respiration s'embarrassa, son visage eut cette farouche expression d'angoisse qui annonçait l'approche du paroxysme. Il portait avec un geste désespéré ses mains à sa poitrine et suppliait qu'on lui donnât de l'air. Une pâleur de cendre envahit sa figure et la syncope arriva.

Quand il sortit de son évanouissement, il retrouva autour de lui sa mère, Thérèse et Lechantre terrifiés. Il agita la tête pour les remercier de leurs soins et retomba dans son mutisme habituel.

A partir de ce moment les accès se renouvelèrent à des intervalles plus rapprochés. Il ne pouvait plus supporter le lit. La nuit, l'appréhension d'une crise le tenait en éveil et il se traînait péniblement de fauteuil en fauteuil. Thérèse, Mme Moret, Christine et Francis le veillaient alternativement. Quand venait le tour de ce dernier, Jacques lui répétait dès qu'ils se trouvaient seuls:

--Vous avez écrit, n'est-ce pas?

--Oui, répondait complaisamment le paysagiste, auquel les mensonges ne coûtaient plus.