C'est une tradition de la famille des d'Orléans que le mois de janvier est pour elle une époque néfaste: il semble que les Saxe-Cobourg aient, par alliance, hérité de cette légende familiale, car janvier a marqué pour eux plus de deuils que de joies. Il y a vingt-deux ans, le 27 janvier, mourait le jeune comte de Hainaut, l'héritier présomptif du trône de Belgique, le successeur de droit de son père le roi Léopold II. L'an dernier, le 1er janvier, le palais de Laecken brûlait de fond en comble et il s'en fallut de peu que la jeune princesse Clémentine n'y laissât la vie. Enfin, il y a quelques jours, le 23 janvier, à 1 heure trois quarts du matin, mourait, en quelques heures, emporté par une pneumonie aïgue accompagnée d'endocardite et d'hémorrhagie rénale, le prince Baudouin, fils aîné du comte et de la comtesse de Flandre, neveu du roi, par conséquent, et son successeur désigné, le frère de S. M. Léopold II ayant manifesté le vœu de ne lui point éventuellement succéder.
Le prince Baudouin de Saxe-Cobourg était né le 3 juin 1869. Il avait donc vingt-un ans et sept mois. Il était entré le Ier mai 1881 à l'École militaire où le roi l'avait présenté en personne.
LE PRINCE BAUDOUIN DE FLANDRE
D'après une photographie de M. Gunther, à Bruxelles.
Le jeune prince sortit de l'École après avoir suivi les deux années de cours de la 35e promotion de ce qu'on appelle, en Belgique, les armes simples, c'est-à-dire de la préparation à la cavalerie et à l'infanterie. Le 5 mai 1886 le roi nommait son neveu sous-lieutenant au régiment de grenadiers et le 3 juin 1889 le prince passait au régiment de carabiniers avec le grade de capitaine. Un arrêté royal était préparé, qui le nommait major à un régiment de ligne en garnison à Anvers, lorsque la mort l'a surpris. Il semble que ce soit lors d'une reconnaissance en service de campagne, opérée par le prince il y a trois semaines aux environs de Bruxelles par le temps ultra-rigoureux qui a régné, qu'il a contracté le germe de l'affection mortelle qui l'a emporté d'une façon presque foudroyante: ce n'est qu'à 5 heures du soir, le 23 de ce mois, que ses médecins, les docteurs Rommelaere, Mulier et Mélisont estimaient que l'état de l'auguste malade était grave--et la même nuit le prince mourait! La famille royale de Belgique a été cruellement éprouvée ces temps derniers: tous les enfants du comte et de la comtesse de Flandre ont été assez sérieusement malades et, encore aujourd'hui, la sœur aînée du prince Baudouin, la princesse Henriette, est à peine convalescente: aussi lui a-t-on laissé ignorer le plus longtemps possible la mort de son frère qu'elle adorait et qui l'avait soignée avec un dévouement sans pareil. Et il a fallu que Mme la comtesse de Flandre--admirable de dévouement et de courageuses résignation--allât pendant quatre jours de la couche funèbre de son fils au lit de sa fille, obligée de quitter ses habits de deuil et de se composer un visage!
Le prince Baudouin était déjà très aimé, très populaire: c'était une nature essentiellement sympathique. Il était préparé au rôle auguste qu'il devait jouer et avec lui la tradition des rois «belges de cœur et d'âme»--suivant une expression heureuse de Léopold II--était assurée de durer.
Le portrait que nous donnons de lui est le plus récent qui ait été fait. Nous donnons également une vue de la chambre mortuaire: le prince, dont les traits ne sont nullement altérés, est couché, en grande tenue de carabiniers, sur son lit de mort que des mains pieuses ont couvert de fleurs.
Georges du Bosch.
LA MORT DU PRINCE HERITIER DE BELGIQUE.--L'exposition du
corps.--D'après un croquis de notre correspondant, M. Heins.