L'ASILE DE NUIT
DU PALAIS DES ARTS-LIBÉRAUX

On sait à quel admirable élan de charité a donné lieu le rigoureux hiver que, espérons-le du moins, nous avons fini de traverser. Pouvoirs publics, Presse, initiative privée, ont rivalisé de zèle dans cette pensée commune: venir immédiatement au secours des malheureux, les soustraire avant tout au froid en leur fournissant un abri et des aliments.

C'est, à cette pensée que répond l'ouverture des asiles ou des refuges de nuit.

Le plus vaste d'entre ceux-ci et dont l'installation est la plus intéressante est, sans contredit, celui du palais des Arts-Libéraux. Nous ne décrirons pas l'immense hall, ou l'élégante cohue des heureux a passé pendant notre inoubliable Exposition universelle de 1889, où la foule des déshérités de la vie défile en ce moment. A la suite d'une entente intervenue entre le bureau du conseil municipal et M. Alphand, directeur des travaux de Paris, le lundi 20 janvier, en quelques heures à peine, tout était prêt pour recevoir les premiers qui se présenteraient: le lendemain, l'installation était complète.

C'est vraiment un spectacle curieux. Partout aujourd'hui la lumière, la chaleur, la vie, là ou hier encore s'étendait une succussion de bâtiments sombres, froids et tristes. Trente braseros, brûlant 250 hectolitres de coke par jour, et formés de grandes grilles coniques de fer noir où le charbon grésille et flamboie, jettent une lueur pourpre sur le grouillis humain qui les entoure et font paraître pâle la flamme des becs de gaz à plusieurs branches piqués dans le sol. Sur un des côtés, formant la cuisine, huit marmites contenant chacune 100 litres de soupe fument sur leurs foyers, pendant qu'alignée sur les tables, l'enfilade des gamelles fournies par le ministre de la guerre jette une note claire dans le rouge et le noir du tableau.

A terre, contre les parois, bien serrés les uns contre les autres, des couchages de soldats fournis aussi par la guerre, formés d'un matelas, d'un drap et d'une couverture, sont prêts à recevoir les hôtes que leur amènera le hasard.

Au centre du hall, des espaces vides entourés d'un filet reçoivent les dépôts de charbon.

Voici comment fonctionne l'asile municipal du palais des Arts-Libéraux.

Le directeur, M. Delourme, a sous ses ordres des surveillants fournis par la préfecture de la Seine et pris dans le personnel des cimetières, des marchés, des entrepôts de vins; des hommes de corvée provenant des refuges municipaux ordinaires font le ménage, la cuisine, etc., sous la surveillance d'infirmières prêtées par l'Assistance publique; quant au service d'ordre, il est fait, sous la direction de M. l'officier de paix Montpellier, par la brigade du 7e arrondissement.

L'entrée a lieu de 6 à 10 heures du soir. Chaque homme reçoit en entrant sa gamelle contenant un litre de soupe composée de 125 grammes de pain et 100 grammes de légumes, haricots, pois, riz, pommes de terre, etc., puis il va se coucher.