On disait aussi que la sœur miraculeuse disparaissait pendant la nuit de son lit et qu'on la trouvait le lendemain couchée et endormie sur les toits du couvent. C'était le diable qui s'amusait de la sorte avec elle. Pourquoi faire? me demanderez-vous. Dame! pour lui dire, comme la sœur le déclara devant le juge d'instruction, que «la régente Marie-Christine était une drôlesse, et que sa fille Isabelle ne serait jamais reine d'Espagne!»
J'ai parlé du juge d'instruction, car vous imaginez bien que le gouvernement d'alors n'y alla pas de main morte. La ville de Madrid était bouleversée, le couvent du Christ de la Patience envahi par la foule. Les mères y conduisaient leurs enfants malades pour que la sœur daignât apposer ses mains sur eux, et les curés, les chefs carlistes, les manolas et les aventuriers de toute espèce, entretenaient l'engouement qui devenait folie.
Un décret royal parut dans la Gazette officielle, ordonnant le procès. La sœur était poursuivie pour «imposture fanatique» et inculpée de crime d'État, pour avoir cherché à développer la guerre civile qui ensanglantait déjà le pays.
La justice s'empara d'elle, et les troupes furent consignées en vue d'éviter des émeutes. Soumise à la visite des médecins légistes, ceux-ci n'eurent pas de peine à reconnaître que les plaies étaient produites par des caustiques qu'on renouvelait chaque fois qu'elles devaient se fermer. Un docteur fut chargé de cicatriser les blessures miraculeuses. A partir de ce moment, la sœur Patrocinio mit des mitaines qu'elle n'a plus quittées. On n'a jamais plus revu ses mains, et pour cause.
La fausse sainte fut condamnée à l'exil à quarante lieues de la capitale.
Où alla-t-elle? On l'ignore. On sait seulement qu'elle passa plusieurs années cachée dans un autre couvent.
Mais son influence n'avait pas disparu. Bien que cette femme diabolique ait été, au début, carliste effrénée, elle avait pris de l'influence sur le cœur et l'esprit d'Isabelle II; et quand la Régence finit et que la reine monta sur le trône, la sœur Patrocinio reparut.
Son frère, comme je l'ai dit plus haut, était parvenu à s'emparer de don François d'Assise. Don Manuel fut nommé chef de la maison du roi consort, la sœur Patrocinio revint à Madrid et prit la direction du couvent de Jésus. Elle y établit un foyer de conspiration perpétuelle contre tout ce qui relevait du ministère et du gouvernement. L'État, c'était elle! La reine et son mari allaient souvent au couvent, et, plus forte que tous les jésuites du monde, sœur Patrocinio réussit à s'emparer, en maîtresse absolue, de la volonté de la souveraine. La voix publique dit que la reine lui envoyait son linge pour qu'elle le mît quelques heures avant elle; l'odeur de sainteté devait y rester!
Avec son frère et le père Fulgencio, confesseur du roi, la sœur organisa la célèbre Camarilla qui a coûté tant de sang à l'Espagne, et dont le fanatisme empêcha tous les progrès. On fit croire au roi don François que le ciel lui réservait un grand rôle en Espagne. Il était le mari de la reine, c'était lui qui devait gouverner. Et puisque Dieu le voulait ainsi, don François se laissa faire, communiqua la volonté divine à sa royale épouse, et celle-ci, sans aucun motif constitutionnel, renvoya le ministère Narvaez. Narvaez! Il faut se rappeler sa force et son caractère énergique pour se faire une idée de la hardiesse qu'il fallut à Isabelle II pour commettre un acte si violent.
La sœur et son frère dictèrent les noms des nouveaux ministres, tous réactionnaires. Ce fut ce que l'on appela en Espagne le ministère éclair. Les ministres prêtèrent serment à trois heures de l'après-midi, et furent renvoyés à dix heures du soir. C'est assez vous dire quel était l'état des esprits, et si la mesure fut vite rapportée.