L'énergie de cette réplique contrastait avec l'apparente insignifiance de la question de Belmanières, et elle expliquait tout un côté des habitudes mystérieuses de Spring, obsédé par une manie qui lui faisait croire que la police russe voulait l'empoisonner. Pourquoi? Pourquoi la police russe poursuivait-elle un sujet anglais? Personne n'en savait rien. Rares étaient ceux à qui il avait fait des confidences sur ce sujet, et jamais elles n'avaient été jusqu'à expliquer les causes de la persécution dont il était victime; mais enfin cette persécution, évidente pour lui, l'obligeait à toutes sortes de précautions. C'était pour lui échapper qu'il avait successivement fui tous les pays qu'il avait habités: Odessa, Gènes, Malaga, San-Francisco, Rotterdam, Melbourne, Le Caire, et que maintenant à Paris il déménageait tous les mois pour dépister les mouchards, passant de Montrouge à Charonne, des Ternes à la Maison-Blanche. Et celait aussi parce qu'il se sentait enveloppé par cette surveillance qu'il ne mangeait que les aliments qu'il avait lui-même préparés, convaincu que, s'il entrait dans un restaurant, un agent acharné à sa poursuite trouverait moyen de jeter dans son assiette ou dans son verre une goutte de ces poisons terribles dont les gouvernements ont le secret.

--Savez-vous seulement pourquoi vous ne pouvez pas dîner au restaurant? demanda Belmanières pour exaspérer Spring.

--Je sais ce que je sais.

--Alors, vous savez que vous êtes toqué.

--Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas.

Une voix sortit de la cage située près de la porte, celle de Barincq:

--M. Spring a raison, chacun ses idées.

--Ne perdez donc pas votre temps à faire le Don Quichotte gascon; vous n'aurez pas fini votre bois et vous arriverez en retard à votre soirée.

Abandonnant la cage de Spring, Belmanières vint se camper au milieu du passage:

--Dites donc, messieurs, vous savez que c'est aujourd'hui que M. Barincq donne à danser dans les salons de la rue de l'Abreuvoir? Une soirée dansante rue de l'Abreuvoir, à Montmartre, dans les salons de M. Barincq, autrefois inventeur de son métier, présentement dessinateur de l'office Chaberton, en voilà encore une idée cocasse: «M. et Mme Barincq de Saint-Christeau prient M.... de leur faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux le mardi 4 avril à 9 heures. On dansera.» Non, vous savez, ce que c'est drôle! c'est à se rouler.