Mme Cabibol adore les enfants, à ce point qu'elle a pris pour l'avenir des précautions qui lui assurent une nombreuse famille. C'est elle qui a choisi son gendre; elle la pris solide, bien râblé avec une chevelure abondante. Cabibol qui a lu la Bible est persuadée que la force de l'homme est dans les cheveux. En quoi elle s'est trompée, la brave darne, car M. Cascaret, qui a été l'époux heureux d'Estelle, n'était rien moins qu'un Samson ou un Hercule. Le brave garçon ne portait pas précisément perruque, mais son front dénudé s'abritait sous une réchauffante. Voilà ce qui a trompé Mme Cabibol, qui depuis huit mois que sa fille s'est mariée n'entend pas parler de la venue du moindre Cascaret. Aussi elle taquine, elle vexe, elle irrite son gendre à tel point, par des allusions incessantes et du plus mauvais goût, sur tout et à propos de tout, que le malheureux a fui la maison de sa belle-mère. Il a réintégré son appartement de garçon.

La vengeance de Mme Cabibol l'a poursuivi jusque-là, car la belle-mère a acheté une créance contre le mari de sa fille: en vertu de son droit de créancière elle fait tout saisir chez lui, et Cascaret, exaspéré contre de tels procédés qui sentent peu les liens de famille unie, brise à coups de marteau ses meubles un à un, ce qui est un moyen comme un autre de faire enrager les belles-mères.

Chaque auteur dramatique a sa cible sur laquelle il tire. M. Scribe visait particulièrement les avoués, Duvert, les notaires; «Dieu me garde, monsieur, de confondre les notaires avec les imbéciles! Je sais trop la différence; d'abord le nombre des notaires est limité», a dit Duvert. M. Bisson fait la guerre aux belles-mères et avec un bonheur qui a fait une partie du succès du Député de Bombignac et qui a assuré la vogue des Surprises du divorce. Il travaille ce côté comique du mariage. Le voici maintenant, avec les Joies de la paternité, passé aux babies et, je dois le dire, cette orientation ne lui a pas porté bonheur. Ce poupon passé de mains en mains, avec ses cris, ses inconvénients, ses accidents, n'est guère comique au théâtre. Les effets drolatiques ou tragiques de nursery sont bien vite épuisés et, au bout de quelques instants, le public reste froid à toutes ces farces autour du berceau.

Il est un autre sentiment de gêne qui inquiète la salle tout entière et la rend réfractaire à toutes les plaisanteries sur les malaises, sur les nausées, sur l'état intéressant des femmes enceintes. Aussi, cette comédie de M. Alexandre Bisson se ressentait-elle de toutes ces résistances, et toute la bonne humeur, tout l'esprit de l'auteur, perdaient un peu leur temps. La salle n'écoutait que d'une oreille distraite cette histoire, qui s'annonçait par ses premières scènes comme une excellente comédie, car, au milieu du désastre commis par Cascaret sur son propre mobilier, Mme Cabibol faisait irruption chez son gendre, non pour l'invectiver cette fois, comme à l'ordinaire, mais pour l'embrasser avec effusion.

Mme Cabibol, sur les assurances de sa fille, entrait dans les joies de la grande maternité, et, suivant le contrat de mariage, elle donnait une somme de cent mille francs pour don de joyeux avènement à son gendre, au bénéfice de l'enfant qui allait bientôt naître. Le rapprochement est donc acquis au ménage Cascaret. Cascaret a bien le temps d'écouter tout cela! Il ne prend pas garde à ce que dit sa belle-mère, il a la tête ailleurs, le pauvre homme! Une lettre de Clara, une ancienne maîtresse, lui annonce qu'elle a, depuis un mois, donné le jour à un enfant, qui porte le nom d'Anatole. Si à la fin du jour elle n'a pas reçu dix mille francs, Clara enverra dans le ménage Cascaret le petit bâtard. Cascaret a à peine le temps d'éviter l'orage, et pendant qu'il court Paris, cherchant la nouvelle adresse de Clara, Mme Cabibol installe une nourrice au foyer conjugal, la mère avec l'enfant. Mme Cabibol et Mme Cascaret feront leurs études préparatoires. Aussi, lorsque Cascaret rentre chez lui, effrayé de la lettre de Clara, et qu'il trouve cette Bourguignonne et le moutard installés dans son domicile, il ne doute pas que Clara n'ait été fidèle à ses menaces. Peu à peu, il se fait pourtant à cette idée de paternité en voyant sa femme et sa belle-mère prendre aussi bien la chose, et entourer de tous leurs soins le nouveau venu. Cascaret met cela sur le compte de la passion de la maternité même pour des enfants illégitimes. Tout le monde raffole du petit de Clara.

Si drôles qu'ils soient, les quiproquo ne peuvent pas longtemps durer. Cette charge a, elle aussi, sa fin. Tout se découvre: l'enfant choyé de la maison est bien celui de la nounou, il faut le rendre à ceux qui le réclament en vertu des «justes noces», comme dit la loi romaine. Quant à Clara, une lettre du commissaire de police fait justice de ce chantage. La lettre de Clara est une circulaire à tous ses anciens amants. Cet Anatole n'a jamais existé; c'est une invention à l'aide de laquelle elle soutire l'argent aux gens qu'effraye ou que passionne la recherche de la paternité.

Ces trois actes sont joués à merveille par MM. Daubray et Saint-Germain. Mme Mathilde est bien amusante dans le rôle de la belle-mère. La nourrice Sidonie est jouée par Mme Lavigne avec une fantaisie désopilante. Mlle Durand et sa camarade, Mlle Cheirel, ont fait de leur mieux dans des personnages de second plan.

M. Savigny.

LES LIVRES NOUVEAUX

Spectacles contemporains, par le vicomte E. Melchior de Vogue, de l'Académie française. 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Armand Colin et Cie, éditeurs).--Le théâtre dont il s'agit est le théâtre politique; ces spectacles sont les actes successifs joués sur des scènes différentes, à Rome, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, en Asie, en Afrique, du même drame, sans unité de lieu ni de temps, que la vieille Europe a vu se dérouler, et dont elle attend le dénouement pour en saisir l'unité d'action. Après le coup porté, en 1870, à l'équilibre européen, des questions nouvelles s'étaient posées qui semblaient devoir suffire à l'activité des peuples; les événements de ces quinze dernières années, la mort d'un pape et de deux empereurs, l'avènement d'enfants à d'anciens trônes, l'expansion de nos races sur les continents jaune et noir, en ont fait surgir d'autres. Cette fin de siècle semble, dans l'ordre politique, social et économique, se hâter d'établir le bilan des problèmes que le siècle prochain, déjà si voisin de nous, aura à résoudre; elle lui taille son ouvrage. Ces problèmes, M. de Vogue a su les démêler dès qu'ils se sont fait jour au cours des événements quotidiens, et il en a précisé les termes avec une netteté et, une largeur de vues singulières. Les pages qu'il rapproche aujourd'hui et dont la majeure partie nous était déjà connue, sont, bien que dépourvues de lien apparent, les chapitres isolés d'un tout que domine une idée unique. Là sont posés, en quelque sorte, les articles du testament que le dix-neuvième siècle va livrer dans dix ans au vingtième et sur la liquidation duquel le procès va s'ouvrir. M. de Vogue, qui n'hésite pas à aller se faire des opinions sur place et qui a pris ses contacts avec tout ce qui compte en Europe, était bien situé pour juger impartialement et de haut. Rarement s'est rencontrée liberté d'esprit pareille à la sienne, et si sa conscience le porte à s'excuser presque d'avoir envisagé les choses d'un œil et d'un cœur trop français, la nôtre ne nous laisse aucun scrupule à l'en louer tout particulièrement.