Femme, ce nom suffit sans un torrent d'injures.
Elle pense, parle et agit comme un homme; elle écrit, aime et hait comme une femme. Elle a du génie plein la tête et de l'amour plein le cœur; elle est l'amie de ses fidèles et l'amante de ses favoris.
C'est la Nouvelle Héloïse en action, mais sans fleurs de rhétorique et sans homélies sur la vertu. Pas d'emphase, pas de déclamation; son âme est exaltée, son cœur possédé, ses sens en vibration. La passion vient de la nature, elle coule à pleins bords comme un ruisseau capricieux et changeant dans sa course vagabonde.--Die.
D'Alembert ne régna jamais sur son cœur; elle eut toujours un favori préféré; mais, s'il ne fut pas seul, il était inamovible et de fondation. Elle s'est jouée de lui aussi cruellement qu'Agnès d'Arnolphe et Angélique de Georges Dandin. Il y a d'abord eu Taaf, noble irlandais, dont on sait peu de chose; puis le marquis de Mora, jeune gentilhomme espagnol; enfin le comte de Guibert, colonel de la légion corse, militaire écrivain. Elle trahit... D'Alembert avec Mora, puis les deux ensemble avec Guibert.--Kara.
Doit-on donner le nom de Lettres d'amour à ses lettres à Guibert, où le fantôme de Mora jette son ombre morose sur toutes les pages? c'est un long cri d'absolu désespoir, arraché par le remords de sa trahison, l'anathème d'une passion criminelle, d'un amour maudit dans les affres d'une lente agonie. «Je déteste, j'abhorre la fatalité qui m'a forcée d'écrire ce premier billet.»
Il y a là un double phénomène magnétique, à la rencontre de deux êtres chargés d'électricité contraire, dont la combinaison s'opère avec un coup de foudre... Elle a beau se débattre, elle est saisie dans l'engrenage et y passe tout entière, corps et âme. Elle est sollicitée, entraînée par un attrait fatal, une force invisible qui s'empare d'elle comme le bourreau. Son âme est empoisonnée, et le philtre mortel pénètre dans les veines jusqu'à la source vitale. Elle n'aime pas Guibert, et lui demande l'ivresse de l'oubli. Dans cette lutte tragique, elle appelle la mort comme une délivrance. Guibert, fatigué de cette longue plainte, se marie. La femme ressuscite, et elle le condamne à l'entendre jusqu'à la fin.
Après le mariage de Guibert avec Mlle de Courcelles, les Lettres de Mlle de Lespinasse sonnent faux comme le glas d'une cloche brisée. Tout ce que l'amour trahi et l'orgueil blessé peuvent inspirer de jalousie féroce et de haine froide à une amante, elle l'invente et le fait. Le reptile déroule avec lenteur ses anneaux dans sa poitrine et la mord au cœur. La vengeance, le mets des dieux et des femmes, est un art peu connu. Elle le possède comme un virtuose maître de son instrument, elle en joue sur la harpe du cœur avec une douceur infernale et des caresses félines; on ne voit que le satin des mains blanches dont les ongles griffent les cordes. Agonisante, elle lui fait boire le breuvage d'eau bénite empoisonnée. L'Éloge de Catinat n'a pas le prix académique, et La Harpe a le fauteuil. Quand le rideau tombe sur la funèbre comédie, elle goûte enfin le charme de la mort, vengée de Guibert, mais non pardonnée par d'Alembert. Pauvre ami! Pendant qu'il écrit son oraison funèbre: Aux mânes de Mlle de Lespinasse. Guibert compose l'Éloge d'Élisa. Tragedia-Comedia.--Un Psychologue.
(A suivre.) Charles Joliet.
NOTES ET IMPRESSIONS
La justice et la miséricorde de Dieu sont deux parallèles qui peuvent s'unir par une sécante appelée le repentir.
Lacordaire.