Le temps avait marché sans que les couleurs qui devaient bouleverser l'industrie devinssent plus solides; on vendait du rouge; personne n'achetait du ponceau, du bleu, du vert, du jaune; et, pendant que les perfectionnements annoncés se faisaient attendre, la fabrique de produits chimiques exécutant son marché continuait à livrer chaque jour les matières nécessaires à la fabrication des nouvelles couleurs... qu'on ne fabriquait pas, par cette raison qu'on ne trouvait pas à les vendre.
La foi que le maître avait inspirée à l'élève s'était ébranlée: à payer la redevance de dix pour cent, le plus clair des bénéfices réalisés sur la fabrication par les anciens procédés s'en allait dans la caisse de Sauval, et prendre chaque jour livraison de dix mille kilogrammes de produits chimiques qu'il fallait revendre à perte, ou même jeter à l'égoût quand on ne trouvait pas à les vendre, conduisait à une ruine aussi certaine que rapide.
Cependant Sauval, qui continuait à rester calme dans son stoïcisme scientifique, et à voir très clair, poursuivait ses recherches en répétant son même mot: «Patience! encore un jour.»
Ce jour écoulé, il en prenait un autre, puis un autre encore.
En réponse à ces demandes du maître, l'élève en avait formulé deux à son tour: ne plus payer la redevance; résilier le marché de la fourniture des produits chimiques. Mais le maître n'avait rien voulu entendre: puisqu'il donnait son temps et sa science, la redevance lui était due; puisqu'un marché avait été conclu, il devait être exécuté; s'il ne connaissait rien aux affaires commerciales, il savait cependant, comme tout galant homme, qu'on ne revient pas sur un engagement pris.
(A suivre)
Hector Malot.
FLEURS D'HIVER.