--Eh bien, voilà: les ascenseurs, je les redoute. La nature nous a donné des jambes, ce n'est pas pour les échanger contre des machines. Je suis superstitieux. Tout cela est mauvais.

Superstitieux, on l'a dit, au point qu'il n'eût rien entrepris un vendredi ou un 13. Or, voyez l'ironie des choses, Théodore de Banville est mort un vendredi et un 13.

Cette terreur du vendredi est tellement répandue que, ce jour-là (on l'a remarqué), les omnibus font moins de recettes que les autres jours. Avoir peur d'un accident, en omnibus, faut-il dire que voilà qui est bien parisien? Eh non, c'est bien humain. L'humanité aura toujours de petites terreurs enfantines.

Un poète, c'est un enfant par la vivacité des impressions, c'est, par le cœur, un homme épris de tout ce qui est beau en ce monde. On a souvent dit que Banville était un païen, dans le sens délicat et élevé du mot. Ce païen est mort en chrétien et les lettres de faire-part portaient que sa mort (cependant subite) avait été bénie par le pape. Peut-être, comme les voyageurs qui savent que le départ aura lieu à l'improviste, Théodore de Banville avait-il pris d'avance son passeport. Et ce n'est pas peut-être, cela est certain. Il croyait.

--Ah! disait-il un jour à Victor Hugo, parlant de la mort, quelle belle occasion vous avez d'affirmer votre immortalité! que l'auteur de Notre-Dame de Paris soit enterré à Notre-Dame!

Ce nom de Hugo revient encore sous la plume comme une actualité et il est écrit qu'aujourd'hui nous ne parlerons que des poètes, ou de leurs petits-fils.

Le jeune Georges Hugo a dit adieu, pour un temps, à la vie parisienne et s'est jeté bravement à la vie de devoir, dans la mer et le vent, parmi les embruns dont Pierre Loti parle à son frère Yves. Du Cirque des Champs-Elysées passer à l'Océan, c'est bien. Où ai-je lu ce joli mot: Victor Hugo dirait à son petit-fils: «Sois brave comme Gilliat, tue la pieuvre et deviens, toi aussi, un travailleur de la mer!»

Le petit-fils l'a fait, cela, et c'est bien.

Les premières y perdent un spectateur élégant et la patrie y gagne un soldat qui porte le plus beau nom de la France. Maintenant--entre nous--il serait bon qu'on ne parlât plus des descendants de nos gens illustres que quand ils auront fait eux-mêmes des œuvres. Pour une démocratie, ce pays semble aimer vraiment un peu trop les dynasties.

Il y a encore des œuvres, du reste, en ce pays. M. Zola a donné l'Argent cette semaine. Pour lui, l'argent est une force, et une force respectable, malgré les infamies qu'il fait commettre. Toute la thèse du romancier est là. Il ne s'incline pas devant le Veau d'Or, mais, dirai-je volontiers, il trouve que le Veau d'Or n'est pas un Veau. Un Taureau si l'on veut. Mais un veau, non pas. Une Force, vous dis-je. Et, en cela, M. Zola est bien l'élève de Balzac.