Chaque jour, le cardinal se rend au monastère qui s'achève pour recevoir les pionniers du Sahara, et c'est alors une bousculade générale parmi tous ces petits négrillots.
Sitôt que la voiture de Son Eminence paraît, ce sont des cris de joie et des courses échevelées pour attraper au vol les sous que leur jette monseigneur. «Sourdi, sourdi barca, monsieur le marabout!» (un sou, un sou seulement!) Pauvres petits négros, se doutent-ils de ce que fait en ce moment pour leur race le «Marabout Kébir», comme ils l'appellent (le grand Marabout)?
La M'Sallah (maison de prière), telle est l'inscription gravée sur le fronton de cette maison bâtie un peu dans le style florentin qui vient si joliment réveiller de sa tache blanche les bouquets de palmiers du bord de la route. Il y a un an à peine elle commençait à sortir de terre et déjà toute cette population, si hostile pour nous, sait maintenant que là seront soignés les plus pauvres, les plus déshérités, les plus humbles; aussi faut-il voir l'étonnement de ces pauvres diables qui n'attendent habituellement que des coups de bâtons de notre civilisation. Que sera-ce quand bientôt de pareils asiles s'élèveront là-bas, bien loin dans le sud, à El Golea, plus loin à Amguid, plus loin encore, partout où il y aura des malheureux, des martyrs!
Nous croyions encore, il y a peu de temps, que l'esclavage et la traite des nègres étaient abolie depuis nombre d'années. Malheureusement il n'en est rien et les récits rapportés par les missionnaires nous affirment l'existence de ces horribles coutumes.
«Les villages paisibles des nègres de l'intérieur sont cernés, tout d'un coup, pendant la nuit, par ces féroces aventuriers. Presque jamais ils ne se défendent, ou ceux qui le font sont bientôt massacrés par des hommes armés jusqu'aux dents. Ces malheureux fuient dans les ténèbres; mais tout ce qui est pris est immédiatement enchaîné et entraîné, hommes, femmes et enfants, vers des marchés lointains. On les y amène de contrées situées à soixante, quatre-vingts et cent jours de marche.
Alors, commence pour eux une série d'épouvantables misères. Tous les esclaves sont à pied; aux hommes qui paraissent les plus forts et dont on pourrait craindre une révolte, on attache les mains et quelquefois les pieds, de telle sorte que la marche leur devient un supplice, et sur leur cou on place des cangues à compartiments, qui en relient plusieurs entre eux.
On marche toute la journée au milieu des sables ou des terres brûlantes. Les conducteurs barbares sont seuls à cheval ou sur leurs chameaux. Le soir, lorsqu'on s'arrête pour prendre du repos, on distribue aux prisonniers quelques poignées de sorgho cru, c'est toute leur nourriture. Le lendemain il faut repartir.
Mais, dès les premiers jours, les fatigues, la douleur, les privations, en ont affaibli un bon nombre. Les femmes, les vieillards, s'arrêtent les premiers. Alors, afin de frapper d'épouvante ce malheureux troupeau humain, ses conducteurs s'approchent de ceux qui paraissent plus épuisés, armés d'une barre de bois, pour épargner la poudre. Ils en assènent un coup terrible sur la nuque des victimes infortunées, qui poussent un cri et tombent en se tordant dans les convulsions de la mort.
Le troupeau terrifié se remet aussitôt en marche. L'épouvante a donné des forces aux plus faibles. Chaque fois que quelqu'un s'arrête, le même affreux spectacle recommence.
C'est ainsi que l'on marche, quelquefois des mois entiers. La caravane diminue chaque jour. Si, poussés par les maux extrêmes qu'ils endurent, quelques-uns tentent de se révolter ou de fuir, leurs maîtres féroces, pour se venger d'eux, leur tranchent les muscles des bras et des jambes, à coups de sabre ou de couteau, et les abandonnent ainsi le long de la route, attachés l'un à l'autre par leur cangue, et ils meurent de faim et de désespoir. Aussi a-t-on pu dire, avec vérité, que si l'on perdait la route qui conduit de l'Afrique équatoriale aux villes où se vendent les esclaves, on pourrait la retrouver aisément par les ossements des nègres dont elle est bordée!