Jamais les vents d'est, si redoutables sur la côte, jamais l'humidité que le crépuscule répand sur bien des points du littoral, ne viennent troubler la sérénité de l'atmosphère. Les vents froids de la mer s'arrêtent avant d'atteindre le rivage.
De la terrasse du Grand-Hôtel on jouit d'une vue panoramique admirable, et l'on peut, du milieu du boulevard Thiers, apercevoir: à l'ouest, la ville, dont les maisons en plein midi sont ensoleillées toute la journée, les montagnes des Maures et de l'Esterel; en face, au sud, une plaine immense, qui a comme horizon la Méditerranée; à l'est, les villages voisins, dont les clochers émergent de toutes parts au milieu des champs de fleurs, puis les phares d'Antibes et de Villefranche, et, tout au fond, le groupe des Alpes couvertes d'un blanc manteau de neige.
LE NAUFRAGE DE «L'UTOPIA»
On ne sait pas ce que feront, en temps de guerre, les navires colosses qui composent les escadres modernes. L'expérience n'en a pas été faite, et quelques-uns d'entre eux sont nés, ont vécu et ont disparu, usés ou démodés, des listes de la flotte, ayant épuisé leur existence en pleine paix. Mais, si l'on en juge par les désastres que cause leur attouchement seul, on peut prévoir que la guerre sur mer, à l'avenir, sera la dernière expression de la puissance destructive. Voici un grand paquebot, l'Utopia, qui heurte à peine l'éperon du cuirassé Anson, et, en quelques minutes, le premier coule à pic.
Mardi de la semaine dernière, à sept heures du soir, le steamer anglais Utopia, de l'Anchor Line, venant de Naples et se rendant à New-York avec 830 passagers, la plupart des émigrants, arrivait devant Gibraltar. Le temps était assez clair, avec très grand vent du sud-ouest et mer assez forte. Faisant route à petite vitesse vers le mouillage des navires du commerce, l'Utopia devait passer sur l'avant de plusieurs bâtiments de guerre. C'est alors qu'eut lieu la catastrophe. Le cuirassé l'Anson était au mouillage: c'est un bâtiment à avant-bras et à puissant éperon, que l'on voit à droite sur notre dessin. C'est un des cuirassés les plus puissants de la marine anglaise qui soient à flot, car on met seulement aujourd'hui en chantier ceux qui doivent jauger 14,000 tonneaux. L'Anson a 10,600 tonneaux. Il mesure 100 mètres de longueur sur 21 mètres de largeur.
L'Utopia doubla la partie visible du cuirassé, mais, poussée par le vent et le courant, elle l'aborda et frappa du flanc l'éperon qui était invisible. Aussitôt l'eau s'engouffra dans la brèche qui venait de se produire, le steamer donna une bande énorme et commença à s'enfoncer.
Le capitaine était, sur la passerelle; il fit aussitôt manœuvrer les signaux de détresse avec son sifflet à vapeur, mais en moins de cinq minutes, l'eau s'étant introduite dans la machine et les chaufferies, les signaux cessèrent de fonctionner et l'on n'entendit plus que les cris des malheureux passagers, dont les appels se perdaient dans la mugissement du vent.
Dès que l'escadre anglaise, qui était ancrée à Gibraltar, put se rendre compte de ce qui se passait, elle dirigea toutes ses embarcations sur le lieu du sinistre; mais, par suite de l'état de la mer, la mise à l'eau de ces embarcations était déjà une opération difficile: quant à aller accoster l'Utopia, c'était chose presque impossible pour elles, car elles étaient exposées à être brisées au premier choc. En même temps les cuirassés faisaient fonctionner leurs projecteurs électriques, éclairant la scène pittoresque dans son horreur que présentait la mer, couverte de malheureux se débattant au milieu des lames, se cramponnant aux embarcations des sauveteurs, faisant chavirer deux d'entre elles, car au nombre des victimes, qui atteint le chiffre de 576, il faut compter deux courageux marins qui s'étaient voués au secours de leurs semblables.
C'est ce drame terrible que représente notre dessin. Rien de saisissant comme l'aspect de ce cuirassé, immobile au milieu des lames qui déferlent, impassible en quelque sorte dans sa majestueuse puissance, à côté de ces malheureux dont il a causé involontairement la perte. En quelques minutes, il a créé autour de lui une scène de désolation qui semble être, en pleine paix, un épisode d'une terrible guerre navale.