--S'il n'y en a pas un d'arrêté boulevard des Italiens, c'est parce qu'elle hésite entre celui-là et un autre rue Royale; et permets-moi de te dire que je ne trouve pas du tout, en me plaçant au point de vue de maman, que ce soit un enfantillage. Elle est Parisienne et n'aime que Paris, comme toi, né dans un village, tu n'aimes que la campagne; rien n'est plus agréable pour toi que ces prairies, ces champs, ces horizons et la vie tranquille du propriétaire campagnard; rien n'est plus doux pour maman que la vue du boulevard et la vie mondaine; tu étouffes dans un appartement, elle ne respire qu'avec un plafond bas sur la tête; tu veux te coucher à neuf heures du soir, elle voudrait ne rentrer qu'au soleil levant.
--Mais en vous proposant d'habiter Ourteau, je ne prétends pas vous priver entièrement de Paris. Si nous restons ici huit ou neuf mois, nous pouvons très bien en passer trois ou quatre à Paris. Cette vie est celle de gens qui nous valent bien, qui s'en contentent, s'en trouvent heureux et ne passent pas pour des imbéciles. Tu me rendras cette justice, mon enfant, que, depuis que tu as des yeux pour voir et des oreilles pour écouter, tu ne m'as jamais entendu me plaindre, ni de la destinée, ni de l'injustice des choses, ni de personne.
--C'est bien vrai.
--Mais je puis le dire aujourd'hui, depuis longtemps à bout de forces, je me demandais si je ne tomberais pas en chemin: ces vingt dernières années de vie parisienne, de travail à outrance, de soucis, de privations, sans un jour de repos, sans une minute de détente, m'ont épuisé; cependant j'allais simplement parce qu'il fallait aller, pour vous; parce qu'avant de penser à soi, on pense aux siens. C'est ici que j'ai senti mon écrasement, par ma renaissance. Il faut donc que vous donniez à ma vieillesse la vie naturelle qui a manqué à mon âge viril, et c'est elle que je vous demande.
--Et tu ne doutes pas de la réponse, n'est-ce pas?
--D'ailleurs, cette raison n'est pas la seule qui me retienne ici, j'en ai d'autres qui, précisément parce qu'elles ne sont pas personnelles, n'en sont que plus fortes. J'ai toujours pensé que la richesse impose des devoirs à ceux qui la détiennent, et qu'on n'a pas le droit d'être riche rien que pour soi, pour son bien-être ou son plaisir. Sans avoir rien fait pour la mériter, du jour au lendemain, la fortune m'est tombée dans les mains; eh bien, maintenant il faut que je la gagne, et, pour cela, j'estime que le mieux est que je l'emploie à améliorer le sort des gens de ce pays, que j'aime, parce que j'y suis né.
Cette proposition lui fit regarder son père avec un étonnement où se mêlait une assez vive inquiétude: qu'entendait-il donc par employer la fortune qui lui tombait aux mains à l'amélioration du sort des paysans d'Ourteau?
Ce n'est pas impunément que dans une famille on s'habitue à voir critiquer le chef, discuter ses idées, mettre en doute son infaillibilité, contester son autorité, et le rendre responsable de tout ce qui va mal dans la vie: le cas était le sien. Que de fois, depuis son enfance, avait-elle entendu sa mère prendre son père en pitié: «Certainement je ne te fais pas de reproches, mon ami». Que de fois aussi, sa mère, s'adressant à elle, lui avait-elle dit: «Ton pauvre père!» Cette compassion pas plus que ces blâmes discrets n'avaient amoindri sa tendresse pour lui; elle le chérissait, elle l'aimait, «pauvre père», d'un sentiment aussi ardent, aussi profond, que si elle avait été élevée dans des idées d'admiration respectueuse pour lui: mais enfin, ce respect précisément manquait à son amour qui ressemblait plus à celui d'une mère pour son fils, «pauvre enfant», qu'à celui d'une fille pour son père: en adoration devant lui, non en admiration: pleine d'indulgence, disposée à le plaindre, à le consoler, toujours à l'excuser, mais par cela même à le juger.
Dans quelle aventure nouvelle voulait-il s'embarquer?
Il répondit au regard inquiet qu'elle attachait sur lui.