maintenant si fréquent dans l'armée, a changé ces mœurs. En se voyant demandé par les familles riches, et même poursuivi, l'officier a accordé à l'argent une importance qui n'existait pas pour ses devanciers; et ils ne sont pas rares aujourd'hui ceux qui répondent, lorsqu'on leur parle d'une jolie fille:

«Ça apporte?» La fortune, en s'introduisant dans les régiments, a créé des besoins, et, par conséquent, des exigences qu'on ne soupçonnait pas il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas à ce nouveau type, qui tend de plus en plus à remplacer l'ancien, et qui, d'ici peu de temps, aura complètement changé l'esprit et les mœurs de l'armée; et bien que capitaine de cavalerie, bien que breveté, ce qui double sa valeur marchande, je suis sûr que, s'il se marie jamais, la fortune ne sera pour lui que l'accessoire.

--Alors, c'est tout à fait un héros? dit Anie.

--Tout à fait.

--On peut donc admettre, continua Mme Barincq, revenant à son idée, que la perte de l'héritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas été trop douloureuse?

--On peut le croire.

Et, comme les écarteurs faisaient leur entrée dans l'arène, il profita de cette diversion pour n'en pas dire davantage: la fanfare jouait avec rage, des fusées éclataient, la foule poussait des clameurs de joie, ce n'était plus le moment des conversations à mi-voix, et il ne pouvait plus guère s'occuper que des écarteurs en les nommant à Anie à mesure qu'ils passaient avec des poses théâtrales, largement espacés, graves, cérémonieux, comme il convient à des personnages que porte la faveur de la foule. Comment celui-ci, élégant et gracieux dans sa veste de velours bleu, était cordonnier: et celui-là, de si noble tournure, tonnelier!

Le défilé terminé, le spectacle commence aussitôt. C'est sous la tribune dans laquelle ils ont pris place que les bêtes sont parquées, chacune dans sa loge; une porte s'ouvre et une vache s'élance sur la piste d'un trot allongé, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs creux; sans une seconde d'hésitation elle fond sur le premier écarteur qu'elle aperçoit: il l'attend; et, quand arrivant sur lui elle baisse la tête pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-même et elle passe sans l'atteindre; l'élan qu'elle a pris est si impétueux que ses jarrets fléchissent, mais elle se redresse aussitôt et court sur un autre, puis sur un troisième, un quatrième, au milieu des applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu'à la vaillance de la bête.

L'intérêt de ces courses, c'est que l'homme et la bête se trouvent en face: l'un de l'autre, sur le pied d'une égalité parfaite; point de picador pour fatiguer le taureau: point de chulos avec leurs banderilleros pour l'exaspérer; point de muleta pour l'étourdir et derrière sa soie rouge éblouissante préparer une surprise; l'homme n'a d'aide à attendre que de son sang-froid, son coup d'œil, son courage et son agilité; la bête n'a pas de traîtrise à craindre: au plus fort des deux, c'est un duel.

Il arriva une heure où l'entrain des écarteurs faiblit; la chaleur était lourde, des nuages d'orage montaient du côté de la mer sans voiler encore le soleil qui tombait implacable dans l'arène surchauffée; la fatigue commençait à peser sur les plus vaillants, qui, précisément parce qu'ils ne s'étaient pas ménagés, se disaient sans doute que c'était aux autres à donner, et ils s'attardaient volontiers à causer avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arène, prêts à provoquer les attaques. A ce moment une vache lâchée sur la piste ne trouva personne devant elle: c'était une petite bête maigre, nerveuse, au pelage roux truité de noir, au ventre ovale, n'ayant pas plus de mamelle qu'une génisse de six mois: sa tête fine était armée de longues cornes effilées comme une baïonnette. A sa vue il s'éleva une clameur qui disait sa réputation.