L'Inde apparaît à son tour, l'Inde poétique où Rama lutta pour la belle Sita, où la trinité brahmanique vainquit Bouddah, pour s'amoindrir, elle aussi, devant le Coran de Mahomet. Qu'elle disparaisse au plus tôt! S'il y a quelque part une veuve sur le point d'être brûlée, tant pis pour elle! Si jeune et si touchante qu'elle soit, nous n'aurons pas le loisir de nous arrêter.
Déjà les puissantes machines qui dévorent la terre et l'Océan ont porté nos affamés de vitesse jusqu'en Chine. Il faut débarquer, changer de bateau.
Ils auront tout juste le temps de voir trois matelots indigènes, une embarcation et quelques facteurs de bagages. En paquebot de nouveau! Et en avant! Qu'importent les nations et les mœurs! Qu'importent les hommes qui vivent là par centaines de millions, sur des fleuves immenses, au pied des montagnes les plus hautes du globe, dans des villes d'une architecture si originale, entre la pagode élevée, la stoupa étincelante de Çakya-Mouni et le Temple sévère de Confucius! En avant, toujours.
Le Japon se montre et s'efface bientôt, groupe d'îles dont Pierre Loti a raconté le charme étrange. Ils ne le verront pas. Ils n'ont pas le temps. Ils s'enfoncent dans le grand désert du Pacifique. Le navire, qui souille et gémit, emporte vers le port des États-Unis ces voyageurs à outrance, qui ne demandent qu'une chose: aller vite, plus vite, plus vite encore. Plus vite que les morts de la lugubre ballade allemande!
Les prairies où l'Indien ne chasse plus, où le dernier bison se meurt, sont franchies en quelques jours. Et les voilà de retour à New-York, après avoir réalisé leur chef-d'œuvre, le tour du monde en soixante-douze jours, et parcouru le grand livre de l'humanité... sans l'avoir lu.
Et après? Le vainqueur, qui a peut-être dépassé ses concurrents de deux heures ou de deux secondes, d'une longueur de bateau ou d'une tête de train, emporte le prix. Ce sera peut-être cette jeune femme, qui a pu se trouver prête à partir en quinze minutes. Quinze minutes! Il est vrai qu'elle n'a pas eu à s'occuper de toilette. A quoi bon! Elle n'aura guère eu le temps ni l'intention d'en changer, dans ce voyage à toute vapeur. Et si, après tant de peines et d'ennuis, elle arrive première, quelle gloire donc ressortira de ce triomphe, aussi vain, aussi futile que le gain à un jeu de hasard quelconque?
N'est-ce pas, en effet, que le hasard est un facteur prépondérant dans cette course folle? Une tempête, un brouillard, une collision de navires, un déraillement de train, un accident quelconque suffit pour que la victoire soit changée en irréparable défaite. En quoi aurons-nous le droit d'être fiers de ce que notre bateau aura évité le cyclone ou se trouvera favorisé par un ouragan? Et même, enfin, c'est le bateau et le train qui seront les grands héros de l'affaire, après tout.
Je sais bien qu'on va me parler des dangers du voyage, des fatigues extraordinaires, du courage et de l'énergie dont devra faire preuve le voyageur et, encore plus, la voyageuse.
Je suis un peu sceptique à l'égard de ce grand déploiement d'héroïsme et d'efforts. Tout cela peut être vrai dans le roman captivant de Jules Verne. Mais, dans la réalité, combien il vous faut retrancher de tout ce romanesque! Allez bien au fond des choses; regardez ces paquebots munis d'une installation luxueuse; visitez ces wagons si parfaitement accommodés à toutes les exigences du voyageur!
La poésie n'y apparaît nulle part, mais le confortable partout. Et, en définitive, vous verrez que ce grand tour du monde n'est ni plus dangereux ni même plus difficile qu'un simple saut de Paris à Saint-Germain.