Comme on devait s'y attendre, d'ailleurs, en passant par les mains de M. Boissier, l'œuvre, historique à son origine, est devenue une œuvre de critique littéraire. Négligeant à dessein le récit des événements politiques pour lesquels il renvoie aux historiens proprement dits, à M. le duc de Broglie, à M. Duruy, il a demandé, nous dit-il, des leçons d'histoire à la littérature, il l'a interrogée autant qu'il a pu, et laissée répondre à son aise, et il n'y a guère de grand écrivain au quatrième siècle, chrétien ou païen, dont il n'ait été amené à s'occuper. Les étudiant dans leur vie et dans leurs œuvres, avec la pensée que les témoignages auraient d'autant plus d'autorité que nous connaîtrions mieux les témoins, il a, par ce moyen, fait revivre à nos yeux une époque assez peu connue, si intéressante cependant, puisque le problème qui l'agitait ne contenait rien moins que l'avenir du monde.
L. P.
La Jeunesse du grand Frédéric, par Ernest Lavisse. 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hachette).--«La nature, qui a préparé certaines patries et construit des berceaux pour des peuples, dit excellemment M. Lavisse, n'a pas prévu la Prusse. Il n'existe, en effet, ni race ni région géographique prussiennes: l'Allemagne est fille de la nature, mais la Prusse a été faite par les hommes. «Elle a été faite par deux hommes: Frédéric-Guillaume Ier et Frédéric II. La folie militaire du roi-sergent, qui avait fait de la Prusse naissante une caserne, mit entre les mains du roi-philosophe un instrument formidable, fabriqué sans proportion avec les besoins d'un peuple de deux millions à peine d'habitants, mais qui, au jour voulu, permit une poussée inattendue dont l'avenir du royaume fut décidé. Ces deux hommes qui incarnent l'esprit prussien, qui se complètent l'un l'autre, qui étaient nécessaires l'un à l'autre, nécessaires à la genèse et à l'affermissement de la Prusse, vécurent l'un à côté de l'autre en perpétuel conflit, le roi imposant à son héritier une tutelle autocratique et une surveillance policière dont le poids exaspérait son indépendance. L'histoire de la jeunesse de Frédéric II est la lutte de ces deux natures aussi indociles l'une que l'autre. C'est à cette école despotique, bien faite, quand elle n'anéantit pas toute énergie, pour exercer les dissimulations, les habiletés, les diplomaties, que se façonne l'âme du prince royal, que se prépare l'âme du grand Frédéric. L'auteur, qui a fait son domaine de l'histoire de l'Allemagne, a apporté dans cet exposé les grandes qualités de pénétration qui marquent ses précédents travaux; les faits, groupés par lui avec un grand esprit de critique, sont pour ainsi dire mis en scène et se présentent à nous avec une netteté frappante qui fait vivre les événements et donne à la lecture de cet ouvrage d'histoire scientifique tout l'attrait qu'on trouverait dans des mémoires contemporains.
L. P.
Ma tante Giron, par René Bazin. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Calmann-Lévy).--Rien n'est charmant comme ces délicatesses de cœur qui prennent un jeune homme bien né, lorsqu'épris d'une jeune fille, il n'ose plus demander sa main parce qu'elle vient de faire un riche héritage et qu'il craint d'être soupçonné de quelque sentiment intéressé. Cela se voit-il dans la nature? Nous ne le mettons pas en doute. Cela se voit, dans tous les cas, dans le joli roman de M. Bazin. Nous sommes alors, il est vrai, bien loin de M. Zola, bien loin de l'argent et de ses brutales convoitises. Mais, vrai ou non, nous avouons préférer ce monde idéal, avec ses sentiments d'une douceur particulière qu'on emporte toujours d'une heure passée avec lui. Mais que fait dans ceci ma tante Giron? Eh bien, c'est elle qui fait la morale au trop délicat amoureux, qui le ramène à des sentiments plus terre à terre, qui lui fait accepter l'héritière en lui prouvant que, puisqu'il l'aimait avant l'héritage, il n'y a pas de mal, et que puisqu'elle l'aime, il ne peut décemment pas la rendre malheureuse en l'abandonnant. Tout ira donc pour le mieux et tout le monde sera content.
L. P.
Gentilshommes démocrates, par le marquis de Castellane. 1 vol. in-18. 3 fr. 50. (Plon, Nourrit, éd.)--Point n'était besoin d'une crise aiguë comme celle de 93 pour fonder la démocratie moderne: la Révolution eût été une simple évolution naturelle et pacifique si elle se fût faite par la royauté avec l'aide de la noblesse et du clergé, et c'est comme cela qu'elle allait se faire en 1789, nous dit M. le marquis de Castellane. Toutes les grandes idées sur lesquelles se base la société du dix-neuvième siècle s'élaboraient alors au sein des deux premiers ordres; elles allaient recevoir leur formule et leur réalisation pratique: l'abolition de tous les privilèges, l'établissement du budget suivant les règles modernes, l'assistance publique, la liberté de conscience, le régime parlementaire, eurent pour premiers instigateurs et défenseurs des Gentilshommes démocrates, les Noailles, les La Rochefoucauld, les Clermont-Tonnerre, les Castellane. Ces précurseurs avisés ne furent pas suivis par ceux de leur caste, parce que, lorsque ces derniers virent le troisième ordre, le tiers, aller sans eux, plus loin et plus vite qu'eux, leur dignité blessée et légèrement effrayée leur fit quitter la lutte pour ne pas se compromettre avec ces gens. L'affaire se fit alors sans eux et contre eux. Il n'est jamais prudent de se retirer dans sa tente quand on ne se sent pas la vigueur d'Achille; l'intransigeance devient alors désertion; demeurer immuable et isolé comme un roc au milieu d'un courant est une satisfaction égoïste; on s'est cru l'importance d'un obstacle et l'on voit le courant tourner autour de soi et continuer sa route avec indifférence. Ce qui était vrai, il y a cent ans, l'est encore aujourd'hui. Que la noblesse de 1890 ne se désintéresse pas de la chose publique: tel est l'appel pressant que lui adresse en terminant M. le marquis de Castellane; qu'elle sache faire les concessions nécessaires; les courants ne se remontent pas en politique. Allons-nous voir aujourd'hui des gentilshommes opportunistes?
M. POUYER-QUERTIER. M. DE PRESSENSÉ.
Photographies Pirou.