A la Chapelle c'est un autre tableau: on pourrait l'appeler le cauchemar d'un actionnaire. L'omnibus est dételé, sans chevaux, mais il marche, grâce à la pente, omnibus-fantôme, sans voyageurs, sans conducteur, avec l'impériale bondée de cochers en grève qui ont voulu s'offrir le régal de jouer au voyageur.
Au fond de tout cela qu'y a-t-il en définitive? Une grève sérieuse qui s'est gaiement déroulée, non sans quelque bruit, devant un public plutôt sympathique qu'indifférent, qui a enfin eu cette originalité, ayant été faite par des hommes, de profiter d'abord à des animaux.
Voyez-les, à l'écurie, s'en donner à cœur joie: à vous les ruades, bienheureux chevaux, de l'avoine à discrétion et rien à faire, n'est-ce pas là, pour vous, le comble du bonheur?
L'ACCIDENT DE VENETTE
Vendredi dernier, vers 10 h. 1/2 du matin, une petite embarcation à vapeur, de plaisance, le Ryssel, sous la conduite d'un pilote et d'un mécanicien, descendait l'Oise, un peu au dessous de Compiègne. Il y avait à bord sept personnes, dont quatre dames; tout le monde ignorait qu'à Venelle, à 1,500 mètres environ en aval de Compiègne, se trouve un barrage contigu à l'écluse. Ce barrage, très visible de l'aval de la rivière dans laquelle il produit une chute de 2 m., est au contraire invisible de l'amont, ou, du moins, ne peut se voir que lorsqu'on en est très rapproché. Aucun ouvrage extérieur, aucun signal n'en indique d'ailleurs la présence.
Aussi le Ryssel arrivait-il, confiant, sur le barrage de toute la vitesse de sa machine, accrue encore par la rapidité du courant. Les riverains, voyant le danger, poussaient de grands cris qui ne furent pas compris, et ce n'est qu'à une dizaine de mètres du barrage que le pilote aperçut l'obstacle.
A ce moment, la catastrophe était inévitable; peut-être pouvait-elle être atténuée par une manœuvre hardie, c'est-à-dire en conservant toute sa vitesse et attaquant le barrage tout, droit; le Ryssel pouvait réussir, grâce à son faible tirant d'eau, à escalader la crête du barrage sur les 10 ou 50 centimètres d'eau qui la couvrent; au contraire, le mécanicien renversa la marche et le pilote poussa toute la barre d'un bord; le bateau se mit en travers, le courant le dressa sur le barrage, le renversa par dessus, en semant sa cargaison humaine, neuf personnes en tout, qui, précipitées dans le rapide, roulées, contusionnées, furent entraînées au loin, et pour la plupart noyées avant qu'on put leur porter secours. Trois personnes seulement, Mme A. Crépy et R. Bommart, et M. G. Toussin, furent sauvées.
LE TORPILLEUR «EDMOND-FONTAINE»
L'Edmond-Fontaine était un torpilleur de haute mer de 41 mètres de longueur, déplaçant 66 tonnes et monté par un équipage de 21 hommes. Il a coulé dans la nuit du 6 au 7 mai, à l'entrée de Cherbourg, au cours d'un simulacre d'attaque de la division cuirassée de la Manche contre ce port, qui était défendu par six torpilleurs de la défense mobile. Cette fois, c'est aveuglé par la lumière électrique d'un cuirassé, le Surcouf, que le torpilleur, qui appartenait à la division assaillante, a été abordé.
Tout le monde sait l'impression que l'on ressent lorsqu'on passe de l'obscurité à une lumière éblouissante. Il faut alors quelques minutes pour que la rétine perçoive les objets qu'elle distingue très bien en temps ordinaire. On conçoit donc que si le projecteur électrique d'un cuirassé frappe à l'improviste un torpilleur, il aveugle complètement le capitaine et l'homme de barre. C'est ce qui est arrivé pour l'Edmond-Fontaine. Or, celui-ci était lancé à toute vitesse, et lorsque le capitaine a pu se rendre compte de sa position, il reconnut que son unique et très problématique chance de salut était de passer à l'avant du cuirassé, qui faisait machine en arrière. C'était là une manœuvre hardie et qui a failli réussir à quelques secondes près. Malheureusement le torpilleur ne put franchir complètement l'obstacle, et son arrière fut atteint.