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Il faut beaucoup de force d'âme ou beaucoup d'indifférence pour jouir sans trouble de biens qu'on est assuré de perdre le lendemain.

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Tout ce qui rampe, on sent le besoin de l'écraser.

G.-M. Valtour.

La semaine parlementaire. Les tarifs douaniers.--La Chambre a abordé la discussion des divers articles de la loi spécifiant les tarifs qui seront appliqués aux marchandises à leur entrée en France. Il y là la matière d'un volume et, par conséquent, il n'y a pas lieu de donner même une analyse de cette discussion. Il suffit de constater une fois de plus que les doctrines protectionnistes de la commission et de son président, M. Méline, triomphent sur tous les articles, malgré l'intervention du gouvernement qui, en dépit du droit constitutionnel assurant sa liberté dans les négociations avec l'étranger, se rend compte des immenses difficultés que va lui créer une pareille loi. Il est évident, en effet, que le parlement reconnaîtra les prérogatives du pouvoir exécutif, c'est-à-dire la faculté qui lui est assurée par la Constitution de conclure des traités au mieux des intérêts du pays, sous sa responsabilité, et sauf ratification par les Chambres. Mais il sera tout au moins fort gêné par cette certitude, que toutes les concessions consenties par lui en faveur des nations disposées à nous donner en retour certains avantages seront par avance désapprouvées par les représentants du pays. Il y a là une source de conflits incessants dont on ne peut prévoir l'issue.

L'inquiétude est d'autant plus légitime sur ce point que, sans avoir aucun parti pris sur cette question difficile, dans laquelle les deux adversaires produisent tour à tour des arguments qui semblent décisifs, on peut cependant se demander si l'absolutisme protectionniste de la Chambre ne constitue pas un danger. On est d'autant plus fondé à le croire, qu'à un certain moment, la Chambre elle-même a paru ébranlée et a été forcée de se déjuger. L'incident, très significatif, mérite d'être mentionné.

Il s'agissait des peaux brutes, fraîches ou sèches, grandes ou petites. La commission des douanes et le gouvernement en demandaient l'entrée en franchise. C'est qu'ici il n'y avait pas de doute, car la discussion a établi de la façon la plus claire qu'en mettant obstacle à l'importation des peaux, on ruinait quantité d'industries françaises qui les réexportent sous forme d'objets ouvrés. Or, l'ensemble de ces opérations commerciales représente un mouvement d'affaires de 550 millions de francs par an. M. Lavertujon, dans un discours absolument technique qui a vivement frappé l'assemblée, a cité un exemple qui montre comment, dans certains cas, la protection à outrance peut aller contre son but.

Soupçonne-t-on de quel bénéfice se contentent nos fabricants de gants? Ce bénéfice oscille entre 20 et 25 centimes par douzaine de gants valant de 30 à 33 fr. Grâce à cette modération, qui permet d'affronter la concurrence étrangère, grâce aussi à de merveilleux perfectionnements d'outillage, cette fabrication joint l'élégance au bon marché, si bien que, aux États-Unis--le pays où M. Mac Kinley cherche à fermer la porte à nos produits--l'importation des gants français a augmenté dans une proportion de 62 pour cent. Or, un député protectionniste, M. Milochau, proposait de taxer les peaux sèches qui sont employées dans la ganterie. M. Lavertujon a établi que les droits demandés équivalaient à un franc par chaque douzaine de gants. Le bénéfice actuel étant, comme nous l'avons dit, de 25 centimes pour la même quantité, c'était obliger les fabricants à augmenter leurs prix d'une somme égale et par conséquent les mettre hors d'état de lutter avec la concurrence étrangère.